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Le phénomène mémoriel par ses mots

Sébastien Ledoux est membre du Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle. Il prépare actuellement une thèse sur l’histoire du "devoir de mémoire" à l’Université Paris 1. L’auteur s’intéresse particulièrement aux politiques publiques de la mémoire en France, aux acteurs de la "mémorisation" et aux enjeux de mémoire dans l’espace scolaire. De la "mémoire" au "devoir de mémoire", il se propose ici d’étudier les évolutions du "phénomène mémoriel par ses mots".

Pour analyser le phénomène mémoriel, il convient de porter l’attention sur les mots ou expressions qu’un tel phénomène a irriguée depuis plus de trente ans. L’expression devoir de mémoire en est l’un des termes saillants. Son histoire vient signaler, entre autres, un « usage de son pouvoir, de sa puissance d’action, de sa performativité [1] » dans les relations et les pratiques sociales concernant notre rapport au passé.

Apparue dans les années 1970, plébiscitée dans les années 1990 pour transmettre certaines pages dramatiques de l’histoire du XXe siècle, la formule est perçue, depuis quelques années, comme « équivoque [2] », voire risquée politiquement. Deux autres formules lui sont désormais régulièrement préférées dans les discours institutionnels, scientifiques ou même parfois militants qui ont pour objet la transmission du passé : travail de mémoire et devoir d’histoire. Cette évolution indique des positionnements dans le champ académique et politique, en réaction à des mobilisations sociales (reconnaissance de l’esclavage, du génocide arménien, de la torture en Algérie, etc.) et aux votes des « lois mémorielles » qui se sont manifestées par l’invocation du devoir de mémoire. Les usages de la formule, comme les usages du passé, relèvent donc de questions éminemment politiques. Il s’agit pour nous d’interroger la question de la transmission par le biais de la construction historique de la formule du devoir de mémoire. Cette construction nous conduit directement à l’évolution sémantique du terme « mémoire » -d’où provient le « devoir de mémoire »- qui a intégré dans ses usages métaphoriques, depuis plus de trente ans, les notions d’identité, de reconnaissance, et de réparation.

I La mémoire métaphorisée

L’expression devoir de mémoire apparait au tournant des années 1970-1980 [3]. Elle relève d’une figure de style provenant d’une nouvelle configuration langagière autour du terme mémoire. Ce que Pierre Nora a dénommé le « moment-mémoire » [4] , pour qualifier notre période à partir des années 1970, correspond donc à un moment discursif au cours duquel se multiplient des usages métaphoriques du mot dans le discours social. Le terme même de mémoire est aujourd’hui livré à une extension infinie de son champ sémantique, signalée par différentes disciplines dont la mémoire est l’objet d’étude [5]. Dans une acception restreinte, il réfère à la faculté d’acquérir et de stocker des souvenirs, à l’opération de restitution des souvenirs, ainsi qu’à l’ensemble des données que l’on a justement stockées « en mémoire ». Cette faculté a donné lieu à des expressions dans le langage courant (« pour mémoire », « de mémoire », « en mémoire de »), qui entendent la mémoire comme « présent du passé [6] ». Ce qui n’est plus redevient présent grâce à la faculté mnésique de l’être humain. Par un glissement sémantique, le terme a également très tôt servi à personnifier la chose absente, comme l’illustre cet exemple littéraire : « Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire [7] ». Les expressions si courantes encore aujourd’hui « à la mémoire de… », « honorer la mémoire de… » recouvrent ce sens. Ainsi, loin de se limiter à désigner la faculté mnésique de l’être humain, érigée en art dès l’Antiquité [8], le terme sert depuis très longtemps à formaliser notre rapport au temps et à la mort [9]. Dans ces différents usages présentés brièvement, le terme a été ainsi prioritairement référé à l’homme, qu’il en soit l’opérateur (faculté de se souvenir) ou le destinataire (hommage à l’absent). Le tournant discursif des années 1970 situe le terme dans une multiplicité de référents qui le détachent de ce caractère anthropocentrique. Ce décentrement s’opère à travers des usages métaphoriques qui nourrissent des constructions discursives par lesquelles des personnes et des groupes s’affirment, se représentent et représentent le monde passé comme présent. Parmi les différents acteurs sociaux engagés dans ces luttes pour la reconnaissance, les scientifiques, et en particulier des historiens d’une nouvelle génération, occupent une place importante qui dépasse largement le cadre du simple « témoin de son temps ». Pour la discipline historique, ce tournant discursif s’opère dans le cadre d’un renouvellement épistémologique. Centrée autour de la réactualisation de la notion de « mémoire collective » introduite bien auparavant par le sociologue Maurice Halbwachs [10], la mémoire devient objet d’étude par l’entreprise d’une nouvelle génération d’historiens, rattachée au courant de la Nouvelle Histoire. L’un de ses principaux représentants, Pierre Nora, écrit en 1978 l’article « Mémoire collective » dans l’ouvrage La Nouvelle histoire [11]. Ce texte lui permet de définir la mémoire collective comme « le souvenir ou l’ensemble de souvenirs, conscients ou non, d’une expérience vécue et/ou mythifiée par une collectivité vivante de l’identité de laquelle le sentiment du passé fait partie intégrante [12] ». Les usages métaphoriques de la mémoire dans le discours scientifique viennent ainsi, à la fin des années 1970, s’arrimer, voire se confondre, à la notion alors très prégnante d’identité. Le terme mémoire est en effet mobilisé simultanément dans le même sens métaphorique par des chercheurs engagés dans l’ethnographie de la France contemporaine. On retrouve des historiens, des anthropologues, des sociologues qui scrutent les identités singulières à travers la mémoire protestante, villageoise, scolaire ou locale [13]. Cette « tentation ethnographique » des sciences humaines introduit de nouvelles sources, et principalement l’histoire orale. Dans un contexte d’après mai 68 dans lequel la critique du pouvoir centralisateur et des institutions imposés par le haut détermine nombre de pratiques sociales, le terme mémoire formalise un objet scientifique particulièrement valorisé par les chercheurs. Il désigne alors les voix oubliées de l’histoire, ces « voix d’en bas », qu’il faut désormais prendre en compte dans le champ des sciences sociales. L’historien Jacques Le Goff écrit à la fin des années 1970 dans la même perspective qu’ « il incombe aux professionnels scientifiques de la mémoire, anthropologues, historiens, journalistes, sociologues de faire de la lutte pour la démocratisation de la mémoire sociale un des impératifs prioritaires de leur objectivité scientifique [14] ». Pendant ces années situées grosso modo entre 1975 et 1980, ce procédé de métaphorisation du terme permet à leurs auteurs de construire de nouveaux objets d’études concernant des entités politiques (Etat-Nation, parti communiste, gaullisme, etc.), sociales (les ouvriers, les paysans, etc.), culturelles (mémoires juive, protestante, etc.), historiques (la Seconde Guerre mondiale, la Résistance, l’Holocauste, etc.). Le terme de mémoire est donc perçu par ces acteurs scientifiques comme une notion susceptible de transmettre au mieux une connaissance sur ce « présent du passé » des hommes.

De façon concomitante, les usages métaphoriques du mot « mémoire » sont employés également dans le vocabulaire d’acteurs sociaux pour s’identifier en tant qu’individu à un groupe, ou représenter un passé dont ils se considèrent les héritiers. Or, « les questions d’identité sont fondamentalement des questions de langage. […] S’identifier ou être identifié, ce n’est pas seulement “se projeter surˮ ou “s’assimiler àˮ, c’est d’abord se mettre en mots [15] ». Dans la mise en récit de sa propre vie, l’individu convoque ainsi la mémoire comme socle de son identité narrative [16]. La redéfinition identitaire qui traverse alors la communauté juive autour du souvenir du génocide de la Seconde Guerre mondiale illustre cette évolution générale. Des écrivains comme Elie Wiesel, Marek Halter et Alain Finkielkraut, ou l’avocat Serge Klarsfeld témoignent individuellement de cette mise en récit qui expose la mémoire de l’extermination comme un nouveau lieu de l’identité juive [17]. L’écrivain antillais Édouard Glissant, évoquant une « mémoire raturée » définit son identité dans des catégories sémantiques similaires [18].

La transmission d’un certain passé par « filiation inversée [19] » constitue ainsi le ferment d’une construction identitaire dont la mémoire devient, à la fin des années 1970 et au cours des années 1980, le maitre mot. Cette évolution sémantique s’inscrit dans un contexte de crise des identités traditionnelles liée, entre autres, à la remise en cause des États-nations, à la globalisation des échanges et à la diversification des formes de vie privée [20].

II Devoir de mémoire plutôt que droit à la mémoire

Les premières occurrences de l’expression devoir de mémoire dans les années 1970-1980 nous présentent des locuteurs appartenant en majorité aux milieux politique, médiatique et universitaire. Elles font référence à la notion de patrimoine, à celle d’identité, aux politiques du passé national des Première et Seconde Guerre mondiale ou aux usages du passé des criminels nazis. Nous sommes donc en présence d’un tryptique « patrimoine/identité/mémoire » tout à fait conforme à l’armature sociale de la période, déjà signalée par les contemporains [21]. D’autre part, le terme devoir de mémoire n’épuise pas le nouveau discours sur la transmission du passé autour de la dénomination alors de plus en plus partagée du terme mémoire. D’autres nouvelles expressions existent à côté, sous différentes formes avoisinantes. Ainsi, la revue Esprit intitule en 1984 un dossier « Arménie : le droit à la mémoire » présenté en couverture [22]. Les différents contributeurs manifestent la nécessité impérieuse de ne pas laisser dans l’oubli le génocide arménien, au nom de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. En 1989, la sociologue Nicole Lapierre constate, dans un dossier qu’elle coordonne sur « La mémoire et l’oubli » dans la revue Communications, qu’« autour de la mémoire et contre l’oubli se développe aujourd’hui une mobilisation multiforme ». Elle conclue son article en ces termes : « Pour de nouveaux projets, de nouveaux espoirs ou de nouveaux consensus, droit à la mémoire et droit à l’oubli s’affrontent [23] ». Le juriste Louis Joinet revient dans ce même numéro sur le rôle de l’amnistie dans les transitions démocratiques. Il recoure également à l’expression « droit à la mémoire » : « Préserver juridiquement le droit à la mémoire, telle fut la démarche des juristes de Nuremberg lorsqu’ils ont forgé le concept de crime contre l’humanité, dont l’un des attributs essentiels est d’être imprescriptible [24] ».

Pourtant, c’est bien devoir de mémoire et non le droit à la mémoire qui s’impose comme formule dans le discours social au cours des années 1990, en France, pour invoquer d’abord la transmission du génocide des Juifs et de la complicité de Vichy dans ce crime [25].

Comment expliquer ce « choix » qui a privilégié le « devoir » au « droit » ?

Il semble que le nouveau regard porté sur l’oubli à partir des années 1980, présenté à la fois comme une nouvelle pathologie sociale et comme un crime politico-juridique, a largement déterminé ce choix.


III
Mémoire contre oubli  : un nouveau paradigme social

La métaphorisation du terme mémoire s’est accompagnée en effet, à partir des années 1980, d’emprunts à des concepts psychanalytiques développés par Freud, notamment celui de refoulement [26]. Les discours scientifiques, mais aussi politiques et médiatiques ont ainsi procédé de plus en plus systématiquement à une transposition du fonctionnement de la mémoire individuelle, s’opérant en partie à travers des refoulements de souvenirs passés, à la mémoire collective, à l’échelle d’un groupe ou d’une nation. Notre cadre d’intelligibilité de la mémoire et de sa (non)transmission au sein de nos sociétés a ainsi privilégié le prisme du syndrome du « trou » de mémoire, appréhendé comme l’effet d’un acte de refoulement [27]. Cette lecture du présent a construit un discours sur l’oubli perçu comme le symptôme d’une « France-malade-de-son-passé » dont il fallait trouver remède par la remémoration. Or, la transposition de notions, que la psychanalyse avait forgées dans le cadre de la mémoire individuelle, à la mémoire collective ne va pas de soi [28]. La notion de refoulement par exemple implique qu’il y aurait une occultation délibérée dans « l’inconscient collectif » qui produirait des obstacles à la transmission de tel ou tel passé trop encombrant pour le corps social. Si dans certains cas, des pages d’histoire sont en effet volontairement occultées par des pouvoirs politiques soucieux de transmettre un récit national homogène pour consolider leur légitimité, l’oubli entendu comme refoulement collectif ne peut servir de grille de lecture interprétant la question de l’absence de transmission. Ce serait oublier qu’il existe des conditions sociales et politiques à la transmission de tel ou tel passé, qui ne peuvent se comprendre sous l’angle unique d’une conceptualisation psychanalytique des modes de non-transmission des sociétés [29]. Par ailleurs, il est intéressant de constater que ces emprunts à la psychanalyse pour aborder la question de la (non)transmission du passé se sont effectués dans le discours social au moment même où la question du « trauma » individuel et de sa réparation devenaient un problème public [30]. Cette question du traumatisme a ainsi été transposée à l’échelle de la mémoire collective, soit pour des groupes (juifs, arméniens, descendants d’esclaves, etc.), soit pour des nations entières (la France avec Vichy par exemple). Il ne s’agit évidemment pas ici de minimiser la réalité du traumatisme face à de telles expériences historiques, mais de signaler que la question de la transmission du passé s’est reconfigurée, à partir des années 1980, à travers des vocabulaires liés au domaine de la santé (maladie, trauma, refoulement, obsession) et non plus au domaine de l’État-nation (gloire, sacrifice, héroïsation). Dans ce nouveau contexte, la mémoire a été mobilisée dans un sens métaphorique comme vertu thérapeutique contre l’oubli, perçu, lui, comme pathogène tant pour les collectivités que pour les individus. Face à ces nouveau paradigmes, l’expression devoir de mémoire a semble-t-il répondu bien davantage que celle du droit à la mémoire à cette impérieuse nécessité de l’acte de remémoration.
La mémoire dans son acception métaphorique s’est également vue portée par de nouveaux cadres juridiques et politiques. Si le concept de « crime contre l’humanité » remonte au génocide arménien [31], ce n’est que dans les années 1980 qu’il s’introduit en France dans le discours social, à la faveur d’actions en justice et de procès particulièrement médiatisés. La catégorie politico-juridique d’imprescriptibilité des crimes qui lui est adjoint, votée par le Parlement français en 1964, devient une réalité avec le procès Barbie en 1987. Ancien officier SS et chef de la Gestapo de Lyon entre 1942 et 1944, Klaus Barbie est rejugé en France pour des crimes commis 43 ans plus tôt. La dimension pédagogique du procès, fait alors de celui-ci un véritable narrateur historique du passé, constituant auprès de l’opinion publique un objet de transmission du génocide des Juifs [32]. Adossé à la notion d’imprescriptibilité, le procès fait de l’exercice de la justice un acte de mémoire, situant symétriquement l’oubli comme un acte d’injustice contraire à l’État de droit [33]. Cette représentation de l’oubli comme contraire à l’État de droit sera renforcée à l’échelle internationale par la création de commissions dans plusieurs dizaines de pays en situation de transition démocratique à partir des années 1990 [34]. Moteur de constructions identitaires, investie de vertus thérapeutiques, la mémoire devient également un instrument de transitions démocratiques et un garant du bon fonctionnement démocratique de l’État moderne. Tel est le leitmotiv des parlementaires français qui votent, entre 1998 et 2005, plusieurs lois relatives à la transmission du passé, au nom du devoir de mémoire [35].

Conclusion : La « transnationalisation » de la mémoire
Retracer les usages du terme mémoire, comme ceux de devoir de mémoire, permet d’entrevoir certaines évolutions concernant la question de la transmission du passé. Cette transmission se pose dorénavant régulièrement sur la scène sociale en termes de « problème public », au carrefour de la sphère publique et de la sphère privée, du national et de l’international, du juridique, du moral, voire du psychologique, et du politique [36]. Auparavant monopolisé par l’État-nation, ce nouveau statut de la mémoire à transmettre publiquement est directement corrélé à l’intervention grandissante d’une multiplicité d’acteurs nationaux et transnationaux qui posent, dans le débat public, des problèmes liés à des expériences historiques, et qui font appel à des autorités jugées légitimes (justice, État, collectivités territoriales, ONU, ONG, médias, artistes) pour les résoudre. Multipliant les récits à côté ou au sein des grands récits nationaux, les narrateurs du passé se sont, de fait, considérablement diversifiés devant la nécessité de publiciser une « histoire à soi [37] », ce qui est dénommé le plus souvent par mémoire.

Sébastien Ledoux
Université Paris 1