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Daniel Guiraud, Un quotidien politique

Daniel Guiraud est un élu socialiste. Il est maire des Lilas et premier vice-président du Conseil général de Seine-Saint-Denis. Il a au cours de son parcours politique été attaché parlementaire et chargé de mission dans différents ministères. Il expose ici en plus de quelques grands thèmes, le quotidien et la réalité de la vie politique locale.

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Daniel Guiraud à son bureau

Le Temps Imaginaire  : Vous vous représentez pour la troisième fois à la Mairie des Lilas. Le Maire est à la fois agent de l’État et agent de la commune. Concrètement, quel est son emploi du temps, comment se déroule sa journée ?

Daniel Guiraud  : Agent de l’État et agent de la commune, c’est en « simultané ». Je ne suis pas agent de l’État de 11h00 à 16h00 pour ensuite être agent de la commune de 16h00 à 23h00 ! Effectivement, le maire exerce, par exemple, des fonctions d’état civil qui font partie des fonctions régaliennes de l’État. Le reste du temps, il est représentant de la collectivité... Mais en réalité, il m’arrive de signer des arrêtés en tant que représentant de l’État ou en tant que représentant de la commune, mais la distinction est totalement estompée.

Le Temps Imaginaire  : Dans son quotidien, le Maire dispose de services administratifs. Il existe des agents territoriaux pour le conseiller, pour l’orienter et pour exécuter ses décisions. Comment se déroule concrètement la prise de décision, du conseil jusqu’à l’application effective ?

Daniel Guiraud  : Il y a une chaine de commandement. Il y a les élus, le maire, le directeur général des services, les directeurs-adjoints, les chefs de services etc. L’avantage d’une petite ville comme les Lilas, c’est qu’à la différence de Lyon, Marseille ou Paris, lorsqu’il y a nécessité de réaliser un tout petit chantier de bout de trottoir sur un quartier, si cela n’est pas fait, je m’en apercevrai directement. Si au bout d’un mois je ne vois rien qui commence, je m’en apercevrai. C’est une chaine de commandement comme dans une entreprise. Il y a une différence entre les grosses et les moyennes entreprises. Ici, il n’y a que 23.000 habitants, la ville n’est pas très grande. Par exemple, si on restructure un espace vert dans un quartier, une fois que les travaux sont prévus, je m’en souviendrais.. Donc, il y a des circuits beaucoup plus courts. Les maires des grandes villes, à Marseille M. Gaudin ou M. Delanoë à Paris, ne s’inscrivent pas dans ces détails là car les circuits sont beaucoup plus longs.

Le Temps Imaginaire  : Toujours sur le thème de votre activité. Un maire a sur plusieurs plans une responsabilité pénale assez importante. Est-ce que cette pression est mesurée ? Ne constitue t-elle pas un frein à l’action du maire ?

Daniel Guiraud  : La responsabilité civile, et a fortiori la responsabilité pénale. Je pense que c’est une bonne chose parce que cela oblige à faire attention. S’il n’y avait pas de risque de responsabilité devant des tribunaux, on ne serait moins attentif chaque fois par exemple qu’on installe des jeux pour les enfants dans les espaces publics. S’il y a un accident, la responsabilité pénale du maire peut être engagée. Il y a une jurisprudence connue sur les panneaux de baskets d’Épinay là-dessus [1]. Au-delà, il ne faut quand même pas abuser. Je crois qu’on a un peu forcé le trait. Dans certains cas, cela peut dissuader des vocations. Surtout dans les petites communes. Dans une ville comme les Lilas, il y a 600 salariés, une infrastructure administrative, un service des affaires juridiques… On est entouré d’experts pour nous suggérer de faire ou de ne pas faire les choses. On n’est pas seul, avec un secrétaire de mairie quart temps comme les maires des villages de 400 habitants. Donc, oui, on pense à la responsabilité pénale, mais ce n’est pas cela qui surdétermine le reste. L’idée que parce qu’il y a une responsabilité pénale trop forte, les maires ne se représenteront pas, globalement, je ne crois pas que ce soit vrai.

Le Temps Imaginaire  : Avant d’être maire vous avez notamment été chargé de mission et conseiller technique au ministère de la jeunesse des sports et au ministère délégué à la ville, qu’est-ce qui a motivé votre entrée dans la vie politique ?

Daniel Guiraud  : L’Espagne ! Ça a été le catalyseur, le déclic. J’étais collégien à Nîmes. Ce qui m’intéressait c’était le football. J’avais quelques copains qui étaient très motivés dans la lutte contre le franquisme. Mes premières manifestations, c’était contre Franco. Puis, ça été l’extrême-gauche et l’engagement politique. J’étais trotskyste, Marx, Lénine, Trotsky…

Le Temps Imaginaire  : N’y a-t-il pas eu un moment où vous vouliez occuper des postes officiels ?

Daniel Guiraud : Au départ non. L’idée et l’appétence pour les postes viennent après. L’idée d’être maire m’est venue entre 1995 et 2001. J’ai donc fait ce qu’il fallait pour y parvenir. Avec un petit peu de chance en plus… Il y a sans doute une différence entre les générations d’avant et celle d’aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a pas mal de petits jeunes ou moins jeunes, qui rentrent en politique comme on rentre dans un cursus professionnel classique. Ils ne veulent pas s’embêter à coller des affiches ou des choses comme cela. Ils veulent tout, tout cuit, tout de suite ! La plupart souvent n’obtiennent rien ! Car cela ne marche pas comme cela.

Le Temps Imaginaire  : Est-ce que vos motivations premières ont changé avec la pratique de la politique ?

Daniel Guiraud  : Il y a des convictions qui se sont estompées dans mon esprit et d’autres qui sont restées. Je me suis assagi sur certains sujets. J’ai gardé des réflexes sur d’autres sujets. Par exemple, en ce moment, on a des problèmes aux Lilas avec nos camarades du gouvernement sur la reconstruction d’une maternité. Je ne me sens pas gêné pour participer à des manif’ comme je le faisais quand j’avais 15 ans. Pas de la même manière, mais avec la même « gnaque ». C’est une évolution. Je fus trotskyste, je ne le suis plus. Il y a des gens de droite qui viennent de l’extrême-droite ; des gens de gauche qui viennent de l’extrême-gauche. Ce n’est pour cela que les gens de droite sont restés fachos et que les gens de gauche sont restés gauchos. Il y a parfois des réminiscences mais il y a des évolutions.
Le Temps Imaginaire  : Vous êtes, au cours de votre parcours politique, passé à l’Assemblée nationale en tant qu’assistant parlementaire, quel regard portez-vous sur cette expérience ?

Daniel Guiraud  : Ça été une expérience intéressante. J’ai vu comment fonctionnait la réalité des mécanismes parlementaires. Le travail en commission, les amendements… C’est une expérience enrichissante. La critique qu’on peut faire du Parlement, c’est globalement, d’être une chambre d’enregistrement des décisions gouvernementales. C’est une réalité même s’il y a eu de réelles améliorations au cours de ces quinze dernières années.

Le Temps Imaginaire  : Sur la politique en général, que pensez-vous de la prise d’importance actuelle de l’économie sur elle ?

Daniel Guiraud : La critique que l’on fait de la politique par rapport à l’économie, c’est que les marchés surdéterminent tout, et les politiques ne peuvent corriger qu’à la marge. Ça c’est un vrai sujet. Cela concerne l’ensemble du système politique, pas seulement sur le Parlement. Quelle est la marge de MM. Hollande et Ayrault sur les taux d’intérêts par exemple ? Ils peuvent faire ce qu’ils veulent sur les taux d’intérêts mais… ils peuvent éventuellement les faire monter mais dans la réalité, ce sont d’autres mécaniques qui jouent cela. Il fut un temps où la politique pouvait déterminer l’économie. Aujourd’hui, c’est un peu l’inverse. Il y a eu une époque où la vision du travail était nationale. Dans un cadre national, on peut prendre des décisions qui sont de portée immédiate. Aujourd’hui, il n’existe pas d’institution supranationale politique, même pas l’Europe. La politique continue à s’exercer dans une arène nationale… Or, les marchés sont internationaux, ils ont donc une prédominance. Avec la croissance des flux de communication mondiaux, qui sont des flux de pouvoir, et des flux économiques, leur très grande rapidité, la décision politique est relative et contrainte. Il y a un poids de facteurs externes qui pèse lourdement sur la prise de décision politique en matière de politique intérieure.

Le Temps Imaginaire  : Que pensez-vous du rôle des partis dans la politique d’aujourd’hui ?

Daniel Guiraud  : Ils sont indispensables ! Quel est le vrai rôle d’un parti aujourd’hui ? Celui d’un filtre aux investitures. Cela permet d’organiser des primaires pour désigner le candidat aux élections présidentielles. Cela permet aussi de sélectionner les candidats à l’échelle locale. Par exemple, dans une circonscription législative, s’il y a 5 personnes prétendant au poste qui se réclament du courant socialiste, le parti socialiste mettra en place des mécanismes de sélection tel qu’il n’en reste plus qu’un pour les élections. Les partis, que ce soit à droite ou à gauche, servent à l’organisation des jeux de pouvoir internes. Aussi, dans le match entre les institutions politiques et les partis : je dirais Institutions 1 — Partis 0. La politique s’est coulée dans le moule des institutions de la cinquième République. Ce n’est plus du tout le parti qui porte le projet politique. On ne peut pas dire que les partis aient renouvelé la pensée politique ces dernières années. En tout cas, je n’en ai pas l’impression. Tout cela c’est considérablement un peu bureaucratisé, à droite comme à gauche. J’aimerais bien que ce soit les partis qui imaginent des choses innovantes, qui soient à la pointe, mais ce n’est pas ce qui se passe actuellement.

Le Temps Imaginaire  : Si les partis ne renouvèlent plus la pensée politique, d’où sortent les nouvelles choses ?

Daniel Guiraud  : D’abord, de l’évolution technologique. Je crois qu’on ne mesure pas encore très bien la portée des réseaux sociaux. Il y a des éléments qui jouent sur les esprits. Cela peut venir d’innovations de la société civile. Par exemple, aux Lilas, avec le système du « café suspendu ». Le principe est que quand on va dans un café, on en paie deux. Comme ça, celui qui n’a pas assez d’argent pour se payer un café pourra venir boire un café gratuitement. Aux Lilas, ce ne sont pas seulement les cafés qui marchent sur ce principe. Ce sont aussi, les marchands de fruits, les librairies, les charcutiers, etc. À la mairie, on aide à ça aussi. Beaucoup d’innovations viennent de la société civile. Un autre exemple, les AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). Le principe est que l’on n’utilise plus les intermédiaires. On va directement du producteur aux consommateurs. C’est très porté par la mouvance dite « bobo ». Des contrats sont directement passés par une association avec un producteur local qui fait généralement des produits bios. C’est très compliqué de survivre quand on est petit paysan. Ainsi, ces producteurs locaux passent des accords avec une association qui fédère des centaines de personnes qui s’engagent à acheter des paniers de fruits et légumes chaque semaine pendant toute l’année. (On n’a donc pas tellement le choix sur ses légumes… il y a la période des courges, etc…). Mais cela permet de supprimer tous les intermédiaires ! C’est bio et les producteurs locaux peuvent vivre du produit de leur travail. Les consommateurs comme les producteurs y trouvent donc leur compte. Les seuls qui n’y trouvent pas leur compte, ce sont les actionnaires des grandes surfaces (Auchan, Leclerc, Carrefour etc) mais ce n’est pas très grave.

Le Temps Imaginaire  : Y a-t-il d’autres domaines où les associations sont importantes ? Aussi, les partis collaborent-ils au travail des associations ?

Daniel Guiraud  : Oui, les Lilas est une ville avec beaucoup d’associations. Il y a 140 associations actives sur la ville. En ce qui concerne les partis, dans une ville, ils sont représentés à la mairie. Ici, c’est une mairie d’union de la gauche : socialistes, communistes et écologiques. Ils sont tous trois dans la gestion municipale. Un élu communal peut être impliqué tout à la fois dans un parti, dans des fonctions électives et dans un militantisme associatif.

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La mairie des Lilas