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L’esprit de la politique

Louis Barthou (1862-1934) : originaire du Béarn, homme politique important de la IIIème République (plusieurs fois ministre et président du Conseil en 1913), académicien et homme de lettres éclairé, s’exprime à l’occasion d’une des dernières conférences avant son assassinat le 9 octobre 1934. Il réagit à une conférence de Paul Valéry dans une « causerie » qui pénètre le caractère des hommes d’État, leur intelligence et leur psychologie, pour cerner ce qu’il appelle « l’esprit de la politique ». En cette période où, clairvoyant, il œuvrait déjà face au danger de l’Allemagne hitlérienne, il saisit non sans humour l’humanité dont l’art de gouverner doit être empreint.
Le Temps Imaginaire vous propose ici un texte inédit [1], qui bien que relativement ancien, traite de sujets d’une actualité perpétuelle.

Un jour que son amie Madame Brisson interrogeait devant lui Paul Valéry sur le titre d’une conférence promise. Ils se mirent d’accord, son cher et éminent confrère parlerait de la politique de l’esprit. « Tiens, se dit Barthou, sans attacher à ce jeu de mots d’autre importance, il y aurait une causerie à faire sur l’esprit de la politique ». Aussitôt dit aussitôt prit. Madame Brisson ne manque jamais une occasion de prendre des rendez-vous avec ces conférenciers. Elle exige une date, car elle a toujours son carnet sur elle, Barthou se défend mal. Il essayait vraiment de lui résister. Elle trouve mille et une raisons, sinon pour le convaincre, pour l’enchaîner. Ah ! si vous l’aviez entendue ! avec quel entrain, quelle profondeur, lui faisait-elle confiance !!

Voilà l’histoire qui l’amène devant vous et l’origine du titre — presque une gageure — de sa conférence. S’il est au premier abord séduisant et riche en promesses, le sujet annoncé avec tant d’imprécisions est plein de difficultés. Au fond que veut-il dire ? Barthou se l’est souvent demandé sans réussir à s’expliquer son imprudence.

Ceci dit, il en vient au fait.

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Louis Barthou à Genève

Mmes, Messieurs, Mesdemoiselles
Au cours de sa conférence, si originale, si profonde et, par instants, si paradoxale Paul Valéry avait ouvert la voie. Les regards qu’il avait jetés une fois de plus sur le Monde actuel ont rencontrés la politique. Pouvait-il en être autrement ? Qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou qu’on la déteste la politique est mêlée à tout. Elle nous environne, elle nous enveloppe et elle nous obsède. À la réduire à son expression la plus simple, elle est l’art de gouverner. Or cet art, qui est d’ailleurs trop souvent un métier, ne peut laisser personne indifférent. Est-on bien gouverné, est-on mal gouverné ? Cette question intéresse tout le monde. Autrefois, le peuple se déchargeait de gré ou de force sur un seul homme, un roi ou un empereur, du soin de faire ou sentir. Aujourd’hui dans presque tous les pays, la souveraineté populaire s’accorde avec un goût représentatif, qui n’est pas partout le régime parlementaire, mais qui est partout le régime où l’on parle pour régler les affaires du pays. Du moins est-ce l’apparence. Car le fond des choses n’est-il pas celui-là, s’il faut en croire Paul Valéry.. et un autre. Écoutez Paul Valéry, lors de sa conférence. « Toute politique se fonde sur l’indifférence de la plupart des intéressés, sans laquelle il n’y a point de politique possible. » Alors que penser du suffrage universel ? Est-ce à dire qu’ayant voté le citoyen se désintéresse des conséquences ou des manifestations électives ? S’il était sénateur ou député, Paul Valéry atténuerait la rigueur de son affirmation. Au lieu de regarder le vaste monde, il tournerait les yeux du coté de sa circonscription. Comme le disait un ministre fameux, dont l’histoire a perdu le nom. Mais je lui accorde, pour faire à sa pensée sa part légitime, qu’il y trouverait plus d’intérêts que d’idées.

Qui donc gouverne ? Où se renferme et où se développe l’esprit de la politique ? Paul Valéry a une réponse à tout. « Les actes de quelques uns ont pour des millions d’hommes des conséquences comparables à celles qui résultent pour tous les vivants des perturbations et des variations de leur milieu. Comme des causes naturelles produisent la grêle, le typhon, l’arc-en-ciel, les épidémies – ainsi des causes intelligentes agissent sur des millions d’hommes dont l’immense majorité les subit comme elle subit les imprévus du ciel, de la mer, de l’écorce terrestre. L’intelligence et la volonté affectant les masses en tant que causes physiques –aveugles- c’est ce qu’on nomme Politique. » Quoique la majorité ne soit pas aussi passive que le dit Paul Valéry, et qu’elle ait tous les quatre ans des réactions qui peuvent la jeter d’un parti à l’autre, j’accorde à sa définition une grande part de vérité. Car si l’on y pense, ces réactions, ces mouvements et ces contradictions, sont déterminés par des guides, par des chefs, par des hommes. Et ici Paul Valéry en rejoint un autre, et le regard du philosophe se rencontre avec celui de l’homme d’action. Cet autre, c’est Clémenceau. « Qu’est ce que la démocratie ? Par définition le goût du peuple. Je prie qu’on me le montre, le goût du peuple, et qu’on me dise où, comment, en quels lieux il se manifeste. Ce qu’on appelle le peuple pour la commodité du discours, c’est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataxiques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple là gouverne, ait jamais gouverné ? On le sait que depuis les temps connus jusqu’à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments, bons ou mauvais, d’une bruyante minorité d’action. Soldats, prêtres et parleurs l’ont, de gré ou de force, bousculé avec batailles ; et il y est allé, voilà toute son histoire. Empires, royautés, républiques, c’est le décor. » Dans ce décor, Clémenceau a joué, pendant cinquante ans un rôle considérable. Toujours bon ? Personne ne me le fera dire. Il y avait dans son action du temps des luttes des partis, un scepticisme qu’il traduisait dans une parole recueillie par Scheurer-Kestner « la politique me fait l’effet d’un immense cabestan auquel sont attelés un grand nombre d’hommes pour soutenir une mouche. » Il avait un tempérament d’opposition par lequel l’esprit de la politique se traduisait, et avec quel esprit terrible ! par une contradiction continue. Sa vie, jusqu’au jour où il l’a dévoua au salut et à l’unité de la France, fut faite de cette contradiction. Mais même alors il ne pensait pas qu’il « put suffire d’être minorité pour avoir raison. » Il sentait, et la formule est vraiment belle, qu’ « il est plus aisé de comprendre la nécessité de l’action que d’agir. » Il disait aussi : « le plus beau moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » N’en pensait-il pas autant de la politique ?

À deux moments, en 1906 et en 1917, il monte l’escalier du pouvoir. Dans les deux circonstances, il avait défini la politique par l’action. Ce dernier mot le hantait. La joie d’agir, de se développer, de lutter, lui paraissait le seul effort qui rendit la vie digne d’être vécue. « Vivre pour se garder c’est bien, vivre pour se donner c’est mieux. Vivre, c’est espérer, c’est vouloir, c’est agir. Nous sommes par l’action. Par l’action nous continuons d’être après la mort. Le besoin de l’action, de la vie pour l’action, voilà ce qui éclaire notre voie obscure, ce qui nous pousse, les jours absents, aux réalisations d’avenir, ce qui nous meut dans la joie de faire, ce qui nous conduit noblement à la paix reposante, dans la victoire ou la défaite, sans regrets– la vie vécue.  » Ses phrases hantées et saccadées, ces répétitions volontaires, ne sont pas seulement l’expression d’un tempérament : elles sont l’affirmation d’une loi, d’un principe, d’un programme. Mais il ne suffit pas de vouloir. Il faut savoir ce que l’on veut et que ceci réponde à l’intérêt général. Rien n’est plus difficile que l’exercice du pouvoir. Paul Valéry a fait là-dessus une hypothèse qui donne à réfléchir. « Supposez toutefois que l’on vous remette le pouvoir sans réserve. Vous êtes honnête homme, et votre ferme propos est de faire de votre mieux. Votre tête est solide ; votre esprit peut contempler distinctement les choses, se les représenter sous leurs rapports ; et enfin vous êtes détaché de vous-même, vous êtes placé dans une situation élevée si élevée et si puissamment intéressante que les propres intérêts de votre personne en sont nuls ou insipides au prix de ce qui est devant vous et du possible qui est à vous. Même, vous n’êtes pas tenté par ce qui troublerait tout autre, par l’idée de l’attente qui est dans tous, et vous n’êtes ni intimidé, ni accablé par l’espoir que l’on met en vous. Eh ! Bien ! Qu’allez-vous faire ? – Qu’allez-vous faire aujourd’hui ? » Tel était le Clémenceau de 1906, ayant la tête solide, renseigné sur le rapport des choses et même sur leurs dessous, détaché de lui-même, plein d’amour et de confiance, investi enfin d’un mandat qui lui permettait de donner toute sa mesure. Et de réaliser l’esprit de la politique. On l’attendait au pied du mur, tous avec curiosité, mais pas tous il faut le dire, avec une bienveillance égale. Qu’allait-il édifier ? Qu’allait-il faire ? Il avait un aujourd’hui où se résumaient toutes les forces et toutes les espérances du lendemain. Loin de les saisir, il parut hésiter.

Le constructeur trahit des incertitudes dont la déception laisse croire qu’il n’égalerait pas les ressources du destructeur. Pendant trois ans il remplit sa fonction au milieu de tâtonnements et de sursauts qui ne révélaient pas les qualités d’un homme d’État. Il restait un homme de parti que son parti, déconcerté, soutenait mal. « Ce que nous dénommons vérité, avait-il écrit, n’est qu’une élimination d’erreurs. » Il commit plus d’erreurs qu’il n’en supprima. Mais il est une circonstance, l’affaire des déserteurs de Casablanca, où il s’éleva jusqu’à la hauteur de la France. Je pus admirer de près avec quel sang froid, quelle ténacité patiente, quelle résolution, sûr de son but et de ses moyens, il déjoua, sans redouter le pire, mais en voulant le mieux, le piège tendu par l’Allemagne qui s’essayait déjà au jeu des divisions périlleuses dont elle voulait faire de l’Autriche-Hongrie sa complaisante auxiliaire. Alors je vis ce que poursuivaient la fermeté et la prudence du patriotisme de Clémenceau. Pour tout dire d’un mot il me parut grand. Mais là seulement. Au courant des jours ordinaires il était fantaisiste, impétueux, inégal, irascible, mordant, injuste, et revenant trop souvent à l’esprit, ou malicieux ou féroce, l’esprit de la politique. En 1909, par une habitude invétérée de renverser les ministres, il se renversa lui-même.. Puis vint la guerre. Au cours des trois premières années, il critiqua mais stimula, avec une passion qui fut souvent clairvoyante. Quand arriva son heure, qui n’aurait pas dû, sans périls pour lui et pour nous, sonner plus tôt, il était prêt aux responsabilités suprêmes. Il pouvait reprendre la devise qu’au temps où il se reposait de l’injustice des heures il avait écrite dans le Grand Pan : « Il faut agir. L’action est le principe, l’action est le moyen, l’action est le but.  » Pendant un an Clémenceau fût égal aux plus tragiques épreuves et aux plus terribles déboires. Il incarna la Patrie auprès de cet admirable soldat français dont l’héroïsme qui sauva le pays, répondit partout à son appel. Ah ! Qu’elle fut belle, la plus belle de toute notre histoire, cette année traversée de tourments et d’espérances, ou l’esprit de la Politique abdiqua pour se confondre avec l’esprit, c’est-à-dire avec l’amour de la France !

Ce sont là des circonstances exceptionnelles. Elles ne constituent pas le régime normal, régulier et continu de la République. Tout au contraire, elles le dominent et elles l’excluent. Portée à ce degré de tensions, où elles attisent les sphères à la fois éminentes et douloureuses de la Beauté Suprême, la vie ne serait pas tolérable. Il y a le courant quotidien. C’est encore à Paul Valéry que je veux en emprunter l’expression. Pourtant, ne vous méprenez pas sur mon dessein. Ma causerie n’a à aucun degré le caractère d’une réplique et moins encore, sauf sur certains points, celui d’une contradiction. Mais j’admire Paul Valéry. Sous la dissertation charmante, il est l’un des esprits les plus profonds de ce temps. Il pense et il fait penser. En particulier, il n’a rien dit sur la Politique qui soit indifférent. Je lui dois d’avoir réfléchi sur les problèmes dont j’avais plus la pratique que la philosophie. Au cours de sa conférence, il a émis entre tant d’autres, une opinion qui m’a frappée par son originalité, par son audace et, tout compte fait, par sa justesse. Il nous a dit, et il nous a expliqué, que le monde social, juridique et politique est essentiellement mythique. Il est fondé sur la croyance et sur la confiance. Ainsi le pouvoir est une force fiduciaire. Certes il a ses moyens d’action, sa puissance et son but. Il est une réalité plus ou moins agissante. Mais que serait-il sans l’idée que l’on se fait de lui ? Il vit de crédit. « Il n’a pas la force qu’on veut bien lui attribuer. » et on lui attribue une force qu’il n’a pas. « On lui prête, comme pouvant agir en tout temps et en tout point la puissance qu’il ne peut dépenser que sur un point et à un certain moment. » Par là, il ressemble à ces banques dont l’existence repose sur la seule et grande crédibilité que tous leurs clients ne viendront pas à la fois réclamer leurs dépôts. « Si, à chaque instant, un moment quelconque un pouvoir était donné de produire des forces physiques sur tous les points de son territoire, le pouvoir ne tiendrait pas debout.  » Aucune vérité n’est à la fois plus simple et plus forte. À travers les apparences, elle va jusqu’au fond des choses. Sans le crédit, et surtout sans la foi mythique dont il est l’expression, le monde s’écroulerait, et surtout le monde désordonné, instable et incohérent dans lequel nous vivons.

Mais prenez bien garde de ne pas confondre le crédit avec le mensonge. Quand Paul Valéry déclare que le pouvoir est une force fiduciaire, il fait, lui aussi, confiance à cette force, qu’il trouve légitime et nécessaire. Mais il ne prend pas à son compte la facétie de Voltaire. Ouvrez les Annales de l’Empire. Il s’en faut que ce soit son meilleur livre, et même le livre n’est pas bon. Je suis là-dessus de l’avis de Sainte-Beuve qui, parmi les ouvrages de Voltaire, trouvait qu’il n’était peut-être le seul décidément ennuyeux. « Je l’avais écrit pour la duchesse de Saxe-Gotha, l’une de ces princesse d’Allemagne dont l’amitié ne l’avait pas abandonnée après sa rupture avec Frédéric. Il mettait environ dix siècles à ses pieds. Mais il aurait mieux aimé s’y mettre lui-même. Ce n’est pas dans les Annales de l’Empire.  » Il faut chercher l’esprit de la politique ou l’esprit de Voltaire. Il s’en rendait compte. « Je ne vois, écrivait-il à la Princesse, je ne vois pas, dans toutes les sottises qu’on a faites depuis Dagobert, aucune balourdise comparable à celle que j’ai faite de m’éloigner de votre paradis thuringien. Je joins encore une grande peur à mes regrets, et cette peur est de vous ennuyer. Neuf ou dix siècles en sont bien capables. J’ai fait ce que j’ai pu pour les rendre aussi ridicules qu’ils le sont. » Sainte-Beuve n’a pas tort de dire qu’ « il n’y a pas réussi cette fois à son ordinaire  » et que son Abrégé chronologique « n’est pas du tout saupoudré d’esprit et de malice autant qu’il s’en fallait.. » Mais pourtant avec Voltaire l’esprit ne perd jamais ses droits. Jugez-en. Il parle de la paix de Westphalie qui avait été donnée, déjà en 1648 et reçue « comme une loi fondamentale et perpétuelle. » Pas pour tous. « L’Allemagne veut la paix après trente ans de guerre, mais la France ne l’eut pas. » Pourquoi ? C’est que l’Espagne, enhardie par les troubles de Paris de 1647, voulant s’en prévaloir pour ne plus entrer dans les négociations générales. « Les États-généraux, qui devaient, ainsi que l’Espagne traiter à Munster, firent une paix particulière avec l’Espagne, malgré toutes les obligations qu’ils avaient à la France, malgré les traités qui les liaient, et malgré les intérêts qui semblaient les attacher à leurs anciens protecteurs.. » Jusqu’ici cet exposé de faits ne parait guère se rapporter à mon sujet : mais j’en approche.

Le ministre espagnol se servit d’une ruse singulière pour engager les États à ce manque de foi : il leur persuade qu’il était prêt de donner l’infante à Louis XIV avec les Pays-Bas en dot. Les États tremblèrent et se hâtèrent de signer, cette ruse n’était qu’un mensonge ; mais la politique est-elle autre chose que l’art de mentir à propos ? Louis XI n’avait-il pas raison, quand son ambassadeur, se plaignant que les ministres de duc de Bourgogne mentaient toujours, il répondait : « Eh ! bête, que ne mens-tu plus qu’eux ?. »

Quelque soit l’autorité de Voltaire, je ne me résigne pas à ne voir dans la politique que l’art de mentir, ne serait-ce même qu’à propos. Elle est l’art de gouverner. Il faut de l’habilité, moins pour duper que pour ne pas être dupe. J’accorde même qu’il y faut quelques complaisances. Richelieu ne s’en faisait pas faute. Où était-il né ? À Paris ou à Richelieu ? D’après M. Hanotaux « son affection hésitait, si bien qu’il les reconnaissait l’une ou l’autre alternativement, selon les auditoires, comme le lieu de sa naissance, ayant au plus haut degré cette complaisance des politiques qui ne veulent faire à ceux qui les écoutent, nulle peine, même légère. » Vous pensez bien que ce dernier trait n’est pas de moi, je l’empreinte au très beau discours de M. Hanotaux, le 17 juillet 1932, au nom de l’Académie Française, à l’inauguration, à Richelieu, de la statue du grand cardinal. Mon éminent confrère ajoute que la rigueur des principes condamne parfois cette complaisance. Le pape Paul V était plus sévère. Pour obtenir les bulles de l’évêque de Luçon, Richelieu avait dissimulé son âge. Le souverain pontife en avait été « fâché » au point de dire que le nouvel et trop jeune évêque serait « un grand fourbe. » Venu du pays de Machiavel, cette parole paraît dure à M. Hanotaux. J’admire la délicatesse avec laquelle il l’atténue. « Richelieu, qui avait pris, d’avance, son parti de certaines nécessités inhérentes à cet art politique qui allait être le sien, avait une manière plus fine de présenter les choses quand il donnait le conseil de ne jamais mentir, mais, en présence de certaines difficultés imprévues, de questions indiscrètes, de s’en tirer « par l’une de ces retraites qui, sans rien compromettre sauvent les armes et les bagages. » Etait-il Poitevin, était-il Angevin ? Si on l’avait interrogé, il eût imputé sans doute, à son propre pays l’une de ces réponses familières à la prudence provinciale dont nous attribuons, je ne sais pourquoi, le monopole des normands : « Nous sommes ici, disait-on, du bon de Dieu de Poitier et du diable d’Angers, car nous dépondons, par la religion, de l’évêque de Poitiers et par les impôts de la perception d’Angers.  »

Ne goûtez-vous pas cette finesse ? Il est bon pour un historien d’avoir passé par la politique pour en décrire les ressorts, les mobiles et les dessous.. Car il y a des dessous ! Leurs existences n’a pas échappé à la clairvoyance de Paul Valéry qui a dénoncé « ce sur quoi nul parti ne s’explique. » Qu’est-ce donc à dire ? Quelles explications, quelles révélations apporte t-il ? Il n’y va de plume morte. « Chacun a ses ombres particulières –ses réserves– ses tisons de choses irréfléchies et d’étourderies. Ses caves de cadavres et de songes inavouables– ce qu’il a oublié dans ses vues, et ce qu’il veut faire oublier. »

Sincèrement, je crois que Paul Valéry exagère. Ne serait-il pas du midi, et, naturellement du vrai, du bon, du seul ? Je lui concède, pour la politique en général, et pour chaque parti nommément, les autres, les réserves, les étourderies, les défaillances, et peut-être même les songes que l’on cache. Mais les « caves de cadavres » m’épouvantent. J’y vois le paradoxe d’une imagination excessive et je leur préfère les raffinements subtils de l’odorant Cimetière Marin.

À tout prendre, le mot d’Hanotaux est, sur ce point, le plus vrai : il y a des nécessités inhérentes à l’art de la politique, et il faut, comme le recommandait Richelieu, savoir parfois « sauver le bagage. » Mais ce salut n’est qu’une part, accidentelle et le plus souvent sans gloire, du gouvernement. L’action Seule ne justifie l’exercice. Quelles actions ? Celles que commande l’intérêt général. La définition est vague. Peut-on en trouver une meilleure ? Je m’y suis efforcé sans la rencontrer. L’esprit de la politique perd sa clarté, sa raison d’être et sa noblesse. S’il n’a pas pour soucis et pour but unique le bien-être public.

Malheureusement, et parce qu’il est un homme, un homme d’Éat n’échappe pas, quelque fois même à son insu, aux suggestions de l’intérêt personnel. À part les heures héroïques ou le péril exalte jusqu’au sacrifice, nous ne sortons jamais de nous même. Ce n’est pas pour les seuls hommes politiques que cette forte parole a été prononcée. Personne n’échappe à son application. Mais ceux qui gouvernent ont peut-être plus que les autres, sinon la tentation, du moins l’occasion de commettre des erreurs qui ont l’égoïsme pour cause. Je ne crois pas que quelqu’un s’en soit expliqué avec plus de franchise que Guizot, ce doctrinaire rigide, austère et sévère aux autres, auquel son nom fait un singulier honneur. En 1837 il s’était séparé de son ami Molé par une rupture éclatante qui en fit l’un des chefs de cette coalition fameuse ou entrèrent tant d’éléments disparates, habitués jusque là à se contredire et à se combattre. Il y porta avec une ardeur particulière. Certes il pensait soutenir « une bonne cause générale ». Mais n’avait-il pas le secret désir de prendre une revanche personnelle ? Il le reconnut presque. Je laisse de coté ce problème complexe d’une période agitée qui m’entraînerait, hors de mon sujet, dans l’histoire de la monarchie de Juillet. L’intérêt des déclarations de Guizot réside en ce qu’elles le dépassent lui-même. Elles ont une portée générale, vraie hier, vraie aujourd’hui, vraie demain. «  La personnalité, dit-il, est habile à se glisser au sein du patriotisme le plus sincère… Même pour les plus honnêtes gens, la politique n’est pas une œuvre de saints ; Elle a des nécessités –c’est le mot de Gabriel Hanotaux–, des obscurités – c’est le mot atténué de Paul Valéry – que bon gré mal gré on accepte en les subissant : elle suscite des passions, elle amène des occasions de complaisance pour soi même auquel nul, je crois, s’il sonde bien son âme après l’épreuve, n’est sûr d’avoir complètement échappé ; et quiconque n’est pas décidé à porter sans troubles le poids de ses complications et de ses imperfections inhérentes à la vie publique la plus droite fera bien de se renfermer dans la vie privée et dans la spéculation pure. » Si je ne me suis trompé sur le sens de cette confession, elle plaide ou elle excuse, en même temps qu’elle accuse, parce qu’elle fait sentir l’esprit de la politique dans les limites de l’esprit humain lui-même. Non, nous ne sommes pas des saints, et nous ne prétendons pas à l’être. Quelle solitude nous ferait d’ailleurs cette sainteté, et quelles jalousies ! Nous sommes des hommes, faillibles, inconstants, agités, passionnés, et ainsi nous ressemblons à ceux qui nous délèguent. Il y a identité entre l’électeur et l’élu. Ne nous demandez pas des vertus supérieures, mais exigez dans une vertu moyenne, qui est déjà, dans toutes les conditions, suffisamment méritoire et peut-être assez rare. Ne blâmez pas trop votre égoïsme, pourvu qu’il s’accompagne de dévouement et, au sens strict du mot, d’honnêteté. Rien n’est vil, quand on a un mandat public, d’un honneur à soi, par calcul, les intérêts ou les profits, et d’en faire une prébende. Il y a, même si elles échappent à la loi, des forfaitures morales, ou plutôt immondes, qu’il faut flétrir. Mais soyez indulgents avec les faiblesses par lesquelles Guizot plaidait déjà les circonstances atténuantes, et dites-vous que surtout, dans les temps exceptionnellement troublés que nous traversions, il n’est pas facile pour un homme d’État d’être à la hauteur des devoirs que l’anxiété générale attend de lui.

Avez-vous réfléchi aux qualités qui lui sont nécessaires ? Déjà Guizot les énumérait dans ses Mémoires : l’autorité de caractère ; – la fécondité de l’esprit ; – la promptitude de résolution ; – la puissance de la parole ; – l’intelligence sympathique des idées générales et des passions publiques. C’est beaucoup. Qui peut se flatter de réunir tous ces dons ? Malgré des qualités supérieures, que des mots détournés de leur vrai sens ne doivent pas cacher à l’histoire, Guizot ne les possédait pas. Plus obstiné que ferme, plus courageux que souple, il ne comprit pas les besoins du temps dont il a écrit l’Histoire. Doctrinaire endurci, il ne mesura pas l’ampleur d’un mouvement qui l’emporta, à la façon d’une vague irrésistible, et avec lui la royauté bourgeoise et son aveuglement consomma la chute.

Qu’y a t-il dans une société ? Il l’a dit, et exactement : des idées, des intérêts, et des passions. Ce sont les trois éléments avec lesquels l’esprit de la politique doit compter. Sainte-Beuve accordait à Guizot, comme auteur et comme écrivain, le domaine des idées. « Il les possède, disait-il, il les divise, il les classe, il les groupe, avec supériorité et les fait s’accomplir avec puissance. » En d’autres termes, il était un excellent doctrinaire. Mais il traitait de haut en bas les passions, qui sont dans la politique, parce que, je ne saurais trop le redire, elle participe de la nature humaine, un élément essentiel, et, quoiqu’on m’ait fait l’apôtre de l’enrichissement, il savait mal les intérêts, « c’est à dire les finances, l’industrie, les branches diverses de la fortune publique, leurs rapports, leur jeu mobile, leurs crises, le mécanisme et thermomètre du crédit, les signes et pronostics qui en résultent à chaque instant.. » En cela il était inférieur à Thiers, dont la souple intelligence pénétrait et absorbait tout. Nul homme ne fut plus que Thiers de son temps, de son siècle, de son heure. Au contraire, Guizot fut devancé, débordé et bousculé par son temps. « Entre les idées et les intérêts de la société, a écrit Sainte-Beuve, s’il fallait absolument choisir pour la conduite politique, on courrait le risque encore de se moins tromper en sachant et consultant préférablement les intérêts. » Il y a quelque hardiesse dans cette affirmation, mais l’esprit de la politique et l’esprit philosophique ne sont pas une même chose. Celui-ci se développe dans la spéculation théorique ; celui-là prend contact avec les réalités. Et, s’il faut le dire, Sainte-Beuve n’avait pas tort.

Avant la Révolution, la parole, j’entends la parole publique, n’était pas une puissance. Il y avait les parlements, mais la monarchie absolue en avait rendu vaines les remontrances. Quand un roi dit : L’État c’est moi, le silence est un ordre auquel, la Bastille aidant, chacun est bien obligé d’obéir. Sous cette réserve, comment pourrais-je ne pas remonter, pour définir l’esprit de la politique, ou plutôt pour en fixer les conditions, au testament de Richelieu ? Voltaire en avait contesté l’authenticité. Ses railleries, qui s’amusent de certaines banalités ou de certaines inexactitudes de cette œuvre célèbre, démontrent que tout n’y a pas été dicté par le cardinal. Il y a eu des interpolations. Mais, dans l’ensemble, la griffe du grand ministre, « Ce grand Cardinal de Richelieu » disait Renan avec une simplicité décisive, y a marqué des traits ineffaçables. J’en retiens quelques uns.

Richelieu écartait des affaires de l’État ce qu’il appelait « la capacité pédantesque » il n’admettait pas que l’on gouverna le royaume par les maximes des livres. À ce jeu, on connait plutôt le risque de le ruiner, « parce que le passé ne se rapporte pas au présent, et que la Constitution des temps, des lieux et des personnes est différente. » Ce qu’il voulait, c’était la bonté et la fermeté de l’esprit, – la solidité du jugement, qui est la vraie source de la puissance, une teinture raisonnable des lettres, – la connaissance générale de l’histoire et de la constitution présente de tous les États du monde, et particulièrement de celui auquel on est. Avec de telles qualités, le roi pouvait avoir de bons conseillers utiles à la gestion d’intérêts publics. Richelieu se méfiait des grands esprits, s’ils n’avaient pas « plus de plomb que de vif argent. » Ils ne valent rien pour l’État. «  Il y en a qui sont fertiles en invention et abondent en passions mais si variables en leurs desseins, que ceux de soir et du matin sont toujours différents, et qui ont si peu de suite et de choix en leurs résolutions, qu’ils changent les bonnes aussi bien que les mauvaises et ne demeurent jamais constant en aucune. » À cette légèreté pernicieuse il préférerait moins de vivacités et une « judiciaire » plus ferme. Il lui semblait qu’il fallait écouter tous les avis, même si l’on avait affaire à quelqu’un de moins habile, mais qui pouvait servir de contrôle aux conseils plus autorisés.

Qu’aurait-il pensé de cette formule de notre Paul Valéry, déjà nommé et si justement renommé ? « On ne peut faire de politique sans se prononcer sur des questions que nul homme sensé ne peut dire qu’il connaisse. Il faut être infiniment sot ou infiniment ignorant pour oser avoir un avis sur la plus part des problèmes que la politique pose. » Alors, doit-on se croiser les bras, douter et attendre, laisser faire, et laisser passer, ne résoudre aucune question et s’en remettre aux événements du soin de régler seuls les affaires politiques ? Seuls, non. Car il y aura toujours des hommes qui n’auront pas la sottise de se croire assez ignorant pour ne pas agir. L’affirmation de Paul Valéry, qui, prise à la lettre, exclut l’action, leur abandonnerait la route.

Mais faut-il prendre au sérieux une boutade qu’on a toujours la ressource de recommander aux autres ?

Le cardinal Richelieu auquel j’imagine d’ailleurs que personne n’oserait se comparer, avait une autre méthode. Il ne trouvait pas bonne la discipline des gens « dont la vertu consistait plus à plaindre les désordres qu’à y remédier. » Mais disait d’eux : « Ce ne sont pas ceux que nous cherchons. Leur veste n’est qu’en l’apparence et n’ayant point d’action qui puisse servir, elle diffère bien peu du vice, qui n’en a point qui ne puisse nuire. La probité d’un conseiller d’État (entendez par là d’un ministre) doit être active ; elle méprise les plaintes et s’attache aux effets solides dont le public peut retirer des fruits.. » Le testament Politique du grand cardinal est le bréviaire de l’action. Il la prône et il la pousse si loin qu’il faut bien prendre garde à ne pas donner à ces paroles un sens qu’elles ne veulent pas avoir. Car il en est d’étrangement fortes. « La probité d’un ministre public ne suppose pas une conscience craintive et scrupuleuse ; au contraire, il n’y a rien de plus dangereux au gouvernement de l’État ; vu qu’ainsi que du manquement de conscience, il peut arriver beaucoup d’injustices et de cruautés, le scrupule peut produire beaucoup d’émotions et d’indulgences préjudiciables au public, et qu’il est très certain que ceux qui tremblent aux choses les plus assurées, par la crainte de se perdre, perdent souvent ces États lorsqu’ils pourraient les sauver avec eux.. »

Ainsi il ne faut pas craindre de vouloir et, au besoin même, d’oser. Le cardinal de Richelieu connaissait la matière et la manière. Il pratiquait la « probité » - au sens ancien du mot– qu’il recommandait aux autres. Il savait dire non, ce qui est une vertu difficile et rare, mais nécessaire, chez les hommes d’État. « Cette probité ne souffre pas à ceux qui sont employés aux affaires publiques une certaine bonté qui les empêche de refuser hardiment à ceux qui ont des prétentions injustes ; au contraire, elle veut qu’en accordant ce qui est raisonnable, on dénie avec fermeté ce qui ne l’est pas. » La « camaraderie » emprisonne la Politique. Certes elle n’est pas de date récente et, sous d’autres noms, qui rendent un son moins moderne, elle a toujours existé. Mais la vie parlementaire, l’a développée au point d’en faire un péril. On se passe la casse et le séné avec une aisance qui ressemble trop souvent à de la complaisance. L’esprit de la politique se perd dans l’esprit de parti. Les recommandations suppléent aux titres. Il n’est que d’avoir un bon protecteur, ou, comme on dit aujourd’hui, un bon patron, pour obtenir une place, c’est à dire trop souvent encore, pour prendre la place d’un autre. On est loin de l’audacieuse circulaire aux préfets où sous le cabinet de Gambetta, un jeune ministre de l’intérieur qui s’appelait Waldeck-Rousseau, s’efforçait de rétablir la séparation des pouvoirs. Cette séparation n’existe nulle part, ni entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, ni entre ces deux pouvoirs et la justice.

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C’est y perdre son temps et risquer presque de paraître ridicule que de parler de Montesquieu. L’Esprit des Lois n’anime plus l’esprit de la politique. Le chef-d’œuvre d’une pensée concise et profonde est relégué dans le monde éteint des vieilles lunes et Montesquieu, quoiqu’il fut rusé passe pour une vieille barbe. Avec sa barbiche pointue, Richelieu ne fait pas une autre figure. Une distinction si, pour exiger la solidarité d’une action commune, quelqu’un s’avisait de lire cette maxime à la tribune de l’une ou de l’autre chambre, surtout de l’autre ! « Cette probité requiert que tous ceux qui sont employés au gouvernement de l’État marchent du même pied et que, comme ils agissent à même fin, ils tiennent semblable langage ; autrement, s’il s’en trouve quelqu’un qui, agissant bien en effet parle plus faiblement que les autres pour décliner l’envie, outre qu’il n’est pas la probité requise au ministre d’État, il chagrine de haine ceux dont la franchise des paroles est correspondante à la fermeté de leurs actions. »

Cette seule phrase renferme ou peut s’en faut toute la philosophie de la politique. Parler franchement et agir fermement, tel est son esprit ou plutôt tel il devrait être. Mais il y faut du courage ! Au temps de Richelieu, il y avait des pamphlets. De notre temps, il y a des journaux.. Dont quelques uns, ne s’interdisent pas le ton des pamphlets les plus vifs, les vils et les plus lâches. À vrai dire, aucune époque n’ignore la calomnie qui s’attaque aux hommes publics, mais jamais elle n’eut autant de têtes menaçantes et autant de dents voraces. Et par conséquent, jamais il ne fallût aux hommes d’État une plus grande constance pour ne pas se laisser détourner de bien faire par les traverses qu’on leur donne. Richelieu, lui savait comment les institutions les meilleures peuvent être travesties par la jalousie et par la haine. Mais qui n’en suivait pas moins son chemin, louait dans cette constance une des vertus les plus nécessaires de ceux qu’il appelait les conseillers d’État. «  Il doit savoir que le travail qu’on fait pour le public n’est souvent reconnu d’aucun particulier, et qu’il n’en faut espérer d’autres récompenses en terre que celles de la renommée, propre à payer les grandes âmes. Il doit aussi savoir de plus que les grands hommes qu’on met au gouvernement des États et ceux qu’on condamne au supplice, avec cette différence seulement que ceux-ci reçoivent la peine de leur faute et les autres de leurs mérites. » J’accorde qu’il n’y ait pas quelque exagération dans cette formule. Sinon trouverait-on d’un aussi grand nombre de candidats prêts à se dévouer au supplice du pouvoir et ne faudrait-il pas dire que l’héroïsme politique a fait depuis trois siècles des progrès singuliers que personne ne soupçonne ? La vérité plus simple, et Richelieu l’exprime, c’est que l’exercice du pouvoir exige que l’on surmonte souvent de grands dégoûts. « Il doit savoir encore que la condition de ceux qui sont appelés au maniement des affaires publiques est beaucoup à plaindre, en ce sens que s’ils font bien, la malice du monde en diminue souvent la gloire, répétant qu’on pourrait faire mieux, quand même cela serait tout à fait impossible. Enfin il doit savoir (quelle force ces mots répétés ne donnent-ils pas à la pensée du ministre de Louis XIII !), enfin il doit savoir que ceux qui sont dans le ministère de l’État sont obligés d’imiter les astres, qui, nonobstant les abois des chiens, ne se laissent pas de les éclairer et de suivre leur cours, – ce qui doit l’obliger à faire un tel mépris de pareilles injures que sa probité n’en puisse pas être ébranlée, ni lui détourner de marcher avec fermeté (encore un mot significatif qui se répète) aux fins qu’il s’est proposé pour le bien de l’État.. »

Vraiment, Mesdames et Messieurs, j’aurais mal choisi mes citations et mes références, de Richelieu à Clémenceau en passant par Guizot si je n’avais pas réussi à mettre en lumière devant vous les qualités qu’exigent l’esprit de la politique, appliqué à l’action. Quoique je ne cherche pas à plaider les circonstances atténuantes, cette forme plus ou moins déguisée de l’aveu, je crois qu’il n’est pas toujours équitable de comparer l’insuffisance des résultats à la grandeur des intuitions. Il faut tenir compte des difficultés quoiqu’il y en ait toujours eues, et de toutes les sortes, jamais elles rassemblèrent par leur variété et par leur gravité, à celles qui accablent les maîtres de l’heure. Il y a du courage, aujourd’hui, à accepter d’être ministre, si l’on a conscience de son devoir et si l’on prend à tâcher de s’y égaler. Ah ! je sais bien que les erreurs du pouvoir sont guettées et que la chasse aux portefeuilles, qui n’est pas interdit par un règlement du préfet de Police ne connaît pas de saison ! Mais ces ambitions mesquines, où s’attestent l’ignorance et les sottises dénoncées par Paul Valéry, n’ont rien à voir avec le sain et véritable esprit de la politique. Elles n’en sont que la malfaisante caricature.

Pour bien juger il faut juger ailleurs et plus haut. Ce n’est pas assez de dire qu’un homme public doit mépriser la calomnie. Il est assez facile de laisser aboyer les chiens et même de laisser siffler les vipères. La vie publique exige davantage, puisqu’elle veut l’oubli sinon le pardon des injures. Richelieu disait : « ceux qui sont vindicatifs de leur nature, qui suivent plutôt leurs passions que leur raison, ne peuvent être estimés avoir la probité requise au maniement de l’État. Si un homme est sujet à des vengeances, le mettre en autorité est mettre l’épée à la main d’un furieux. » Je sais que Richelieu ne paya pas d’exemple : il fut vindicatif, mais combien d’hommes d’ État n’ai-je pas connu qui pratiquaient la maxime conseillée, et mal suivie, par le grand cardinal ! Un Briand et un Clémenceau, par exemple pour ne citer que des morts. J’ai vu Briand tendre une main débonnaire, où il y avait un portefeuille, à des adversaires qui ne l’avaient pas ménagé. Clémenceau avait la rancune plus tenace. On lui prête, à cet égard, dans un recueil qu’inspirent pourtant la bienveillance et l’admiration, un mot qui en dit long. Il détestait un jeune député et, comme il ne faisait jamais rien à demi, il le méprisait avec une férocité savoureuse. « Même quand j’aurai un pied dans la tombe, j’aurai encore l’autre dans le derrière de cet animal.. » Faut-il s’étonner avec cela qu’il ait fait, en attendant l’heure héroïque, le désert autour de lui ? L’âpreté de cette solitude n’était pas pour lui déplaire. Elle flattait son orgueil, car il fut toujours un être à part. Il ne supportait pas les familiarités de la minauderie. À ce titre, comme à tant d’autres, il n’était pas de son temps. Mais, si absolu que l’on soit, par le caractère, il y a des heures où il faut plier et oublier. Je sais là-dessus bien des anecdotes qui prouvent la soumission de Clémenceau aux événements. J’en retiens une, particulièrement signifiante.

Un jour, au temps où il était député sans avoir encore été ministre, Clémenceau fut frappé par les qualités de tribune que venait de déployer dans un brillant discours, un de ses jeunes collègues. Il s’approche de lui pour le féliciter. « Beau début, jeune homme, venez sur mon cœur. » L’autre de reculer légèrement et de répondre. « J’ai horreur du vide. » La réplique était cruelle. Quelques années plus tard, à la présidence du Conseil, Clémenceau engagea l’avocat de talent dans son équipe ministérielle. Le nom ? Je ne le dirais pas, voulant laisser un peu d’énigme dans cette anecdote véritable. Évidement elle ne prouve pas que, hors de sa passion pour la France, Clémenceau eut le cœur particulièrement bon ; Mais quoique républicain, il prenait à son compte la fameuse réplique du duc d’Orléans, et je ne doute pas que son esprit, féroce jusque dans la générosité n’ait goûté la saveur d’une vengeance qui servait le bien public.

Car le choix était bon. L’avenir le prouve. Il fit qu’un homme d’État, pour remplir toute sa tâche, ait le don de se connaître en hommes. Sans psychologie il n’y a pas de politique profonde. Elle ne suffit pas à tout, mais rien ne la remplace. La capacité pédantesque et le savoir civique excluent cette largeur des vues et cette suite divinatoire qui sont l’essentiel de la politique. Le « dossier » a des nécessités et des avantages. Qui le méconnaît risque d’être pris de cours sur un fait, sur une date, sur un président. Mais il ne faut pas être le prisonnier de son dossier. J’ai entendu, à la tribune, des plaidoiries excellentes qui, ayant épuisé tout le sujet, se trouvait être en fin de compte, un acte politique déplorable. Quand Briand lisait un dossier, que d’ailleurs il lisait mal, c’était le plus souvent parce que, pour gagner la partie, il avait intérêt à perdre du temps. À l’ordinaire, il n’avait sous les yeux qu’un bout de papier où il avait griffonné quelques notes. Il sentait l’Assemblée, il la flairait, il goûtait les remous et il prévenait ses mouvements. Il avait, pour employer un mot à la mode, mais qui dit ce qu’il veut dire, des antennes d’une sensibilité extraordinaire. Maître de lui, il jouait parfois la comédie ou même la tragédie des perdus tandis que son esprit suivait un plan défini qui devait le conduire à un but certain. Il y a tant de diversité dans le tempérament des hommes, dans leurs habitudes, dans leurs préjugés, dans leurs intérêts et dans leurs ambitions qu’un ministre soit dans son cabinet, soit au parlement, a devant lui un dossier d’une étendue presque infinie. Son art consiste à trouver la note juste. C’est Vauvenargues qui l’a dit : « les passions des hommes sont autant de chemins ouverts pour aller à eux. » Aucuns de ces chemins n’est négligeables, car aucunes de ces passions n’est indifférentes. On ne gouverne pas seulement avec les qualités de ceux que l’on dirige. Il y a souvent intérêt à flatter leurs défauts, dont il vaut même se servir que de s’en amuser. Clémenceau apprit un jour à ses dépends, ce que peut coûter une plaisanterie. Il y avait au Parlement un député de l’Aube, qui s’appelait Michou. Je l’ai connu. Il siégeait sur les bancs radicaux. C’était un docteur en médecine, un brave homme original et serviable. Je le revois, petit, maigre, l’œil inquiet et mobile. Bicycliste intrépide, il était venu de son département sur sa machine, qu’il confiait au concierge du Palais Bourbon. À la tribune, il avait une originalité : adversaire de la subvention versée à l’opéra, il profitait de chaque discussion budgétaire pour en faire le procès, et surtout pour celui des danseuses, contre lesquelles on aurait pu croire, si l’on n’avait pas connu la régularité de ses manies, qu’il nourrissait quelques rancunes personnelles. À la buvette, il avait une spécialité : non-content d’y manger des sandwiches au jambon qu’il adorait, il en remplissait les poches de son veston où il avait fait couper des poches concomitantes. Comme il se méfiait des indiscrétions qui auraient pu troubler son jeu alimentaire, il épiait les allants et venants pour profiter avec une habile rapidité d’un instant de solitude. Il comptait sans Clémenceau qui, n’était pas encore le Tigre, avait une adresse de chat. Un jour, le chef du parti radical s’approche à pas de loup… pardon ! à pas de chat, de Michou dont il soutirait par la poche gauche le sandwiche qui était entré par la poche droite. Ainsi Michou vidait l’assiette et Clémenceau vidait les poches. Quand le premier s’aperçut du tour que lui avait joué le second, il avala sans rien dire son amertume, mais il mit plus de temps à la digérer qu’un petit pain au jambon. Autour de lui, en 1888, Clémenceau et Méline se présentèrent l’un contre l’autre à la présidence de la chambre. Il eurent, au dernier tour, le même nombre de suffrages et ce fut l’âge qui les départagea, au bénéfice de Méline. La voix décisive qui manqua à Clémenceau fut celle de Michou, plus intransigeant dans la rancune que dans la foi politique. Clémenceau élu président de la chambre, son sort et celui du pays aurait peut-être pris un autre cours. Il faut si peu de choses pour changer le sort des Empires ! Vous connaissez le mot de Pascal sur le nez de Cléopâtre. Les Républiques ne sont pas à l’abri des surprises. Qui sait ce qui serait advenu si la main de Clémenceau avait été moins prête à fouiller dans les poches du Dr Michou !

La présidence de la chambre peut conduire à tout. Il n’est que de savoir bien s’en servir. Je ne suis pas sûr que Clémenceau impulsif et impétueux eut été à son aise dans le règlement comme il était dans son habit, dont la coupe était toujours irréprochable. Il aurait vite débordé sa fonction. Ce qui m’étonne, c’est qu’ayant tant d’ennemis, il s’en soit rapproché d’aussi près. Son échec lui fit marquer le pas. Il attendit le pouvoir pendant dix-huit ans, qu’il employa à renverser les ministères. Jusqu’à Sarrien, qui savait d’ailleurs en 1906 qu’il se donnait un successeur dans ce collaborateur, personne je crois bien ne lui offrit un portefeuille. Il n’avait accepté que la présidence du Conseil ou plutôt il l’avait prise. En 1906, il se contente, comme pis-aller, mais certain qu’il irait plus haut, du ministère de l’Intérieur. Les services de l’administration centrale et les profits ne tardèrent pas à voir qu’il y avait quelque chose de changé dans le cours habituel et traditionnel des choses. Clémenceau était venu avec l’idée d’appliquer au gouvernement les idées qu’il avait affirmées dans l’opposition. Matineux et laborieux, il voulait que chacun fit, comme lui, installé dans son bureau à l’heure voulue par le règlement. C’était chez lui une vielle habitude d’exactitude. Quand il dirigeait l’Aurore, il avait fait afficher dans les salles de rédaction un avis qui était la façon la plus imprévue et la plus spirituelle de donner un ordre : « Messieurs les rédacteurs sont priés de ne pas partir avant d’être arrivés. » Au ministère de l’Intérieur, ayant la même préoccupation, il eut la fantaisie de parcourir un matin les services. Deux salles où il n’y avait encore personne. La colère commençait à le gagner. Mais voici, ô l’heureuse surprise ! que dans le 3ème bureau, il vit un employé. Seulement, les coudes sur la table, il dormait ! Le directeur du cabinet de Clémenceau qui l’accompagnait dans sa visite matinale, s’avance pour le secouer : « Ne le réveillez pas, dit le ministre, il s’en irait !.. » À la suite de cette inspection, il y eut des feuilles de présence, mais l’usage peu à peu s’en perdit. Devenu président du Conseil, Clémenceau eut d’autres soucis qui le détournèrent d’une rigueur dont les résultats n’avait pas répondu à son attente. Mais il continua à se montrer sévère avec les préfets. Il leur pardonnait moins d’ailleurs les fautes de grammaire que les erreurs de fonction. Frappé par la clarté d’un exposé que lui avait fait un jeune inspecteur appelé dans son cabinet pour un conflit administratif, il lui aurait peut-être confié un département si l’universitaire, confus et fier, ne lui avait dit : « Je vous remercie de votre bienveillance M. le président : je m’en rappellerai. » Il n’en fallait pas davantage pour anéantir une trop rapide espérance. Ayant froncé le sourcil, le président du Conseil renvoya aux devoirs de son académie un fonctionnaire capable de faire une telle faute de français. Je fus le témoin d’un mécontentement à peu près semblable. Ministre des Travaux Publics, j’accompagnais dans le cabinet de Clémenceau, pour régler une importante question de transports en commun, le préfet de la Seine. C’était un homme distingué, très fin et très souple, qui, neveux de M. de Freycinet, avait de qui tenir. Il parlait fort bien, avec clarté et avec aisance. Mais, gagné ou gâté par les incorrections de la langue municipale, il s’obstinait à vouloir solutionner la question. Chaque fois que le mot revenait, le Tigre fronçait le sourcil, et son mécontentement grandissait. À un certain moment, il sortit. « Que lui ai-je fais ? », me dit le préfet, étonné d’un accueil dont il n’avait pas l’habitude, car le président du Conseil lui témoignait d’ordinaire une sincère sympathie. « Vous avez tort de solutionner, lui répondis-je, car ce mot lui déplaît, et il y en a d’autres qui exprimeraient votre pensée sans barbarisme. » Quand le président du Conseil revint, le préfet de la Seine reprit son exposé. J’admirais l’aisance avec laquelle il s’efforçait tantôt de résoudre et tantôt de régler l’affaire en attendant de la conclure. Les traits du président du Conseil se déridèrent. Il donna raison au préfet, qui me remercia.

Ce respect de la langue française était chez Clémenceau une façon de faire respecter la France. Pourtant, quoiqu’il fut un grand, un très grand orateur, il avait la parole heurtée, hésitante, saccadée, inégale. Toujours correcte et grammaticalement impeccable, les phrases de ses longs discours avaient trop souvent une forme abstraite qui fatiguait. C’est dans la réplique qu’il était incomparable. Rapide, acerbe, prenant, insolent, décisif, il emportait le morceau.. et le ministre. Il y avait danger à l’interrompre. Quelqu’un un jour pendant qu’il était à la tribune de la chambre, ne cessait pas les interruptions. Il le pria de le laisser parler. « Mais j’ai le droit… j’ai bien le droit.. » disait cet adversaire tenace. « Vous avez le droit de tout faire, Monsieur, répliqua Clémenceau, excepté mon discours.. »

Une autre fois, pendant la guerre, il eut à mi-voix une riposte terrible. Ces adversaires voyaient en lui la menace d’un futur César qui attendait la victoire pour exercer la dictature. L’un d’eux s’enhardit à dire : « Vous vous apprêtez à monter au Capitole. » Clémenceau entendit. « Vous avertissez trop tôt », répliqua t-il dans un murmure. L’oie parlementaire se tut.

Peut-être trouvez-vous que je m’égare et que l’esprit d’un homme politique, choisi d’ailleurs parmi ceux qui en eurent le plus, ne se confond pas avec l’esprit de la politique. Je suis tout à fait de votre avis. Aussi, sans quitter l’illustre personnage dont je vous ai cité quelques traits, vais-je, à l’aide d’un souvenir, me rapprocher de mon sujet. J’ai entendu un jour, en Conseil des ministres, Clémenceau prononcer, sans en avoir l’air, un de ses discours les plus émouvants et les plus pittoresques. Il était ministre de l’Intérieur du cabinet Sarrien. Comme beaucoup de républicains avancés, il avait toujours combattu l’intervention de l’armée dans les grèves. Il pensait qu’on la détournait de son rôle national pour l’associer à un conflit social. Gambetta avait eu la même opinion, mais il en était revenu. Cet exemple n’avait pas convaincu Clémenceau. Il y avait dans le département du Nord des grèves mouvementées. Malgré les sages conseils de son président du Conseil, qui avait une vielle expérience des nécessités de la politique, Clémenceau voulut essayer une méthode nouvelle. Il se rendit sur les lieux pour juger du caractère du conflit et pour tenter de mettre les parties d’accord. Ce fut à Auzin que son voyage, si peu conforme aux traditions administratives atteignit le point culminant de sa périlleuse émotion. Accompagné du préfet, Clémenceau fit ouvrir toutes grandes les portes d’une des salles de la mairie. Les ouvriers l’envahirent. Ils étaient mal disposés pour le Ministre de l’Intérieur, dont tant de divergences les séparaient et dont, la visite ne prenait pas à leurs yeux son véritable sens. Ce fut, très vite, un grand tumulte. Clémenceau essayait vainement de s’expliquer et d’apaiser les passions, les cris, les injures et même les menaces, qui montaient vers lui. Quels que soient le courage et la volonté d’un homme, il ne peut pas dominer le tumulte d’une réunion. Sa voix, impuissante, se casse. À Belleville, Gambetta n’en avait pas retrouvé les éclats devant une foule hurlante, que pour lui porter un défi. Il était candidat sans être ministre. À Auzin, Clémenceau avait exposé son autorité ministérielle au contact d’un réunion hostile. Il fut assez maître de lui pour ne pas prononcer des paroles qui auraient pu avoir les conséquences les plus graves, mais il dut céder à la violence qui lui était faite. Comme la manifestation se prolongeait dans la rue, où criaient ceux qui n’avait pas pénétrer dans la salle, on lui offrit de sortir par une porte de derrière. Il refusa avec un mépris hautain. De la mairie à la gare, il y avait à parcourir un long trajet, Clémenceau prit la ligne droite. Des deux cotés de la rue, haie empressée, mêlée et tumultueuse. Lui, la canne à la main, suivait son chemin. Sa crânerie désarma quelques hostilités. Il y eut des vivats. Il répondait par des coups de chapeau. Mais le gros de la manifestation s’était massé à une intersection. Le drapeau rouge flottait et on chantait l’internationale. Alors Clémenceau, d’un coup sec plaque son chapeau sur sa tête en regardant, les yeux dans les yeux ses adversaires.. Je revois cette scène. En Conseil des ministres, le Ministre de l’Intérieur la racontait en effet avec une simplicité et une netteté qui nous en faisaient les témoins. Il ne cherchait pas l’effet. L’effet n’en était que plus grand. Un seul geste : Clémenceau en vint à l’épisode du chapeau remis, il parut l’enfoncer de se main sur sa tête chauve. Je me rappelle l’émotion de Poincaré, que dis-je ? L’émotion ancienne. Tous nos cœurs étaient serrés. Jamais, avant les discours démosthéniens de la guerre, je n’avais vu Clémenceau si éloquent.

Mais je sais bien que des scènes de cette sorte ne se racontent pas. Il faut les avoir entendues. Pourquoi donc ai-je couru le risque d’un récit impossible à faire ? C’est pour arriver, par une anecdote saisissante tout de même, à cette conclusion que l’esprit de la politique exige des mouvements qui ne sont pas des reniements.
Après l’épreuve d’Auzin, Clémenceau comprit que sa doctrine de non-intervention de l’armée dans les grèves ne résistait pas aux nécessités de l’ordre public dont il avait la charge. De l’opposition au gouvernement, les points de vue changent. Paul Valéry a dit dans une formule dont Pascal n’aurait pas désapprouvé la concision : « Ils retirent pour subsister ce qu’ils promettaient pour exister. » Il le faut bien. Mais il y a moins une contradiction qu’une mise au point. Quand c’est pour vivre, et uniquement pour vivre, que l’on retire ce que l’on a promis, on ne mérite aucune estime, et vraiment, comme le dit le proverbe, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mais il en est autrement si l’on veut agir. « Ils se valent au pouvoir, ils se valent hors du pouvoir » a dit encore Paul Valéry. Il y a de l’injustice dans ce mépris un peu trop transcendant d’un philosophe qui n’a pas mis la main à la pâte. Le pouvoir a ses lois et ses devoirs que seule l’action révèle dans leur entier. On voit autrement les choses du dedans que du dehors. C’est seulement au-dedans qu’on a en main, si je peux m’exprimer ainsi, le jeu tout entier, qu’on supporte toutes chances, qu’on mesure toutes les difficultés, qu’on pèse tous les risques. La barricade a deux cotés. Quand on passe de l’un à l’autre, non par ambition égoïste, mais par de devoir de conscience, on n’est pas, on ne peut pas être le même homme. Et il faut toujours en revenir à l’admirable explication de Mirabeau. «  Pour un homme, quel qu’il soit, une élévation est une crise qui guérit les maux qu’il a et lui donne ceux qu’il n’a point… Des jacobins ministres ne seraient pas des ministres jacobins. » Mirabeau voulait en parlant ainsi rassurer la Cour et surtout Marie-Antoinette, que ses discours effrayaient. Mais il préférait une maxime éternelle dont la vérité s’impose à tous les gouvernements… Et même si M. Léon Blum devenait ministre !.. Comme le disait encore Clémenceau à Jaurès un malheur est si vite arrivé ! Mais non, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin !

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Sans qu’elle connaisse la forte pensée de Mirabeau, l’opinion publique comprend assez aisément, et en quelque sorte d’instinct, que le pouvoir en modifiant la nature de ses responsabilités, fasse d’un homme un autre homme. Elle en sourit parfois, mais elle s’en accommode. Au contraire, les changements d’attitude qui jettent un homme public d’un parti dans un autre, et surtout d’un extrême à l’autre, trouvent en elle moins de complaisance. Sa raison se révolte. Et pourtant…
L’esprit de la politique se confond t-il avec un dogmatisme qui laisse interdire le raisonnement, les observations et les comparaisons ? Et l’homme, investi d’un mandat est-il le seul qui n’ait pas le droit de mettre à profit, dans l’intérêt général, les leçons dont il a été le témoin ou peut être la victime ? Est-il le seul auquel il ne soit pas permis de tenir compte, pour déterminer son action, des variations qui se sont produites en dehors de lui, et souvent même contre sa volonté ? Un Jacobin a-t-il besoin de devenir ministre pour cesser d’être jacobin, ou un modéré pour se « jacobiniser » ? Car vous entendez bien que si un changement d’opinion ou d’attitude peut se justifier, il ne faut pas en accorder le bénéfice à ceux là seuls qui passent des bancs avancés pour se rapprocher du centre. La gravité du centre ne les condamne pas à l’immobilité. Il y a longtemps que j’ai cité là-dessus l’opinion de Victor Hugo. J’y reviens car elle est d’autant plus saisissante que le poète n’avait pas encore, sinon peut-être au point de vue social, accentué son évolution démocratique. « Mauvais éloge d’un homme que de dire ici son opinion politique n’a pas variée depuis quarante ans. C’est dire que pour lui il n’y a ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les faits. C’est louer une eau stagnante, un arbre d’être mort, c’est préférer l’huître à l’aigle. Tout est variable au contraire dans l’opinion ; rien n’est absolu dans les choses politiques, excepté la moralité intérieure de ces choses. Or cette moralité est affaire de conscience et non d’opinion. L’opinion d’un homme peut donc changer honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas… Ce qui est honteux, c’est de changer d’opinion pour son intérêt, et que ce soit un élu ou un galon qui vous fasse brusquement passer du blanc au tricolore, et vice-versa… »

L’élu, c’est chose vile, et d’ailleurs rare. Le galon c’est, si j’ose m’exprimer ainsi, une monnaie plus courante, le galon municipal, ou le départemental, le galon parlementaire et à un degré plus élevé de la hiérarchie, le galon ministériel. Abandonnons à elles-mêmes ces ambitions trop cupides, et même, quoiqu’elles tendent à monter, assez basses. Je voudrais vous inviter à regarder plus haut.

Il y a au cours de l’Histoire des événements qui ont la force d’un bouleversement de la nature. Tels ceux qui se succèdent de 1789 à 1815. Aucune époque ne fut plus fertile en secousses, en changements, en révolutions. Quelle moisson d’âmes ! Quels coups de foudre ! Quelle ample matière à la psychologie politique ! Le choix n’est embarrassant que par l’abondance. Au milieu des fidélités héroïques qui furent la gloire de tous les partis, il y eut des abjurations et des trahisons que rien ne peut absoudre. Le tort serait, non de les flétrir, mais de confondre avec elles des conversions qui mirent pour cause l’intérêt supérieur de pays. À la fin de cette causerie, et pour ne pas la prolonger au-delà de ses justes limites, je ne peux retenir qu’un exemple, mais il est si particulièrement significatif,

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si riche et si complexe ! Il y a de tout dans cet évènement, du meilleur du bon et du pire. Il met en présence deux hommes, ennemis de la veille, et mortellement ennemis, que le destin rapproche, pendant cent jours, pour une œuvre commune, Napoléon, revenue de l’île d’Elbe par un prodigieux coup d’audace, et Benjamin Constant. Celui-ci avait toujours été libéral. À ce titre et exposant d’ailleurs les rancunes de sa maîtresse Mme de Staël, il avait successivement combattu le Directoire et l’Empire. En 1815, il était royaliste. Ultra ? Non, car il restait partisan d’une constitution libre. Mais son royalisme prit brusquement le ton d’une exaltation presque mystique. Pendant que Napoléon était à Fontainebleau, Benjamin Constant écrivit contre lui le 18 mars dans le journal des débats un article d’une violence qui dépassait tous les pamphlets de Chateaubriand. Il reniait les victoires, le passé de gloire, le défenseur de la France triomphant et dictant ses lois au monde. Il comparait Buonaparte à Attila et à et Gengis-Khan ; que dis-je ? Il le représentait encore plus odieux que ces barbares. Fidèle à Louis XVIII, il se refusait à prendre sa place dans un « troupeau d’esclave paysans. » et dans la terrible éloquence de son réquisitoire, il écrivait une phrase dont le rythme avait une cadence admirable. « Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, courir l’infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter un vie honteuse. » Ainsi le mépris et la haine inspiraient cet article. Mais il avait une autre source. Benjamin Constant était fou de madame Récamier. Peu de temps avant, il avait mis son génie et son courage à sa disposition. « Oh ! prenez pitié d’une existence tellement dépendante de votre moindre signe. Que je vous laisse diriger ma conduite et que vous la dirigiez, en vous disant que vous obéir est mon but, mon seul but, comme vous aimer ma seule vie. » C’est peut-être parce qu’il était surtout fait de rancune contre l’Empereur, que le royalisme de Madame Récamier paraissait intransigeant. Benjamin Constant voulut pour lui plaire, flatter son aversion. D’un autre coté, étant amoureux, il était jaloux, – jaloux du comte Auguste de Forbin, « beau, aimable et enjoué » qui distrayait par son babil la jolie femme insensible. Au contraire, Benjamin Constant, trop sombre et aisément irritable l’épouvantait par sa passion. Qui obtiendrait « le gracieux sourire », le guerrier ou le polémiste, le sabre ou la plume ? L’auteur d’Adolphe crut habile de forcer le ton. « Avez-vous été contente de mon article, et savez-vous ce qu’on en dit ? », écrivit-il à la dame. Elle n’en fut pas contente. Car ayant du tact et du goût, elle avait compris que son ami s’était à la fois diminué et fourvoyé en dépassant la mesure. Si Benjamin Constant s’était vraiment laissé diriger par elle il n’aurait pas commis cette bévue. « Il ne prenait point les idées de femmes : il était trop intelligent pour cela », a écrit Anatole France. Je ne prends d’autant moins à mon compte cette injuste impertinence que l’auteur de la vie littéraire ajoute : « Mais, comme il les aimait, il pensait pour elles, et de la manière qu’elles voulaient. » Avec Madame Récamier il n’eut pas la manière. Elle lui en voulut et, quitte à s’en repentir plus tard, elle l‘humilia par son désaveu. Louis XVIII le désavoua de son côté en partant dans la nuit du 19 mars, quoique ce jour même le Moniteur eût mit le départ au rang des « fables absurdes des mensonges coupables répandus par les adhérents de Bonaparte. » Qu’allait-il advenir de Benjamin Constant ? Tout de suite après son article, il se voyait, étant avec Marmont, Chateaubriand et Laine, « l’un des quatre hommes les plus compromis de France », ou proscrit ou fugitif, ou dans un cachot ou fusillé.

C’était compter sans la générosité et sans l’habileté de Napoléon. Le 14 avril, , trois semaines après la diatribe du journal des débats, Benjamin Constant reçut du Chambellan au service de l’Empereur et par son ordre, l’invitation de se rendre tout de suite au Palais des Tuileries. S’y attendait-il ? « On m’a reproché, dans un libellé, a-t-il écrit dans ses admirables Mémoires sur les Cent-jours, de ne m’être pas fait tuer auprès du trône, que le 19, j’avais défendu ; c’est que, le 20, j’ai levé les yeux, j’ai vu que le trône avait disparu et que la France restait encore. » Il ajoute que « l’asservissement de la France par les étrangers » lui paraissait un péril plus grand que celui de la dictature. Quand il avait défendu le roi, celui-ci n’était entouré que de français : « le drapeau national n’était associé à aucune couleur étrangère. » Mais devant lui les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes marchaient en armes contre Paris. « Comment repousser les étrangers sans se rallier à Bonaparte ? » Ces fortes paroles ne sont pas une excuse atténuante : elles sont une explication décisive. Quoi qu’en ait dit Anatole France, que les contradictions de Benjamin Constant déconcertent, il n’était pas « incapable de prendre un parti. »

Quand il entra, le 14 avril 1815, dans le cabinet de l’Empereur, ayant plus de péril à redouter que d’honneur à attendre, il avait pris le parti de la France. Je l’aime mieux ainsi que lorsqu’il s’abaissait par amour pour Madame Récamier, jusqu’aux pires violences d’un pamphlet grossier et injuste. Il trouva Napoléon seul, maître de lui, froidement impartial, n’acceptant pas par inclination les conditions nouvelles de la liberté et ne s’y pliant par une suite de circonstances plus forte que lui. Mais il se réclamait du peuple, qu’il opposait aux privilégiés. Et quels accents ! « La noblesse m’a servi, elle s’est lancée en foule dans mes antichambres. Il n’y a pas de place qu’elle n’ait acceptée. J’ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des Beauvau, des Mortemart. Mais il n’y a jamais eu analogie. Le cheval faisait des courbettes, il était bien dressé, mais je le sentais frémir. Avec le peuple, c’est autre chose. La fibre populaire répond à la mienne. Je suis sorti des rangs du peuple : ma voix agit sur lui. Voici les conscrits, ces fils de paysans ; je ne les flattais pas, je les traitais rudement. Ils ne m’entouraient pas moins, ils n’en criaient pas moins : Vive l’Empereur !.. » Napoléon, devant une situation toute neuve, sentait qu’il fallait faire leur part aux idées dont il avait été l’adversaire au temps où un pouvoir sans borne était indispensable pour lui assurer l’empire du monde. « Je vieillis. On n’est plus à quarante cinq ans ce que l’on était à trente. Le repos d’un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus sûrement encore à mon fils. » Aussi Napoléon se décida-t-il ou se résigna-t-il à consentir les droits qui étaient la condition des temps nouveaux, et Thiers a pu écrire que, sauf l’article relatif à la confiscation, « Jamais la liberté, toute celle qui est raisonnablement désirable, n’avait été plus complètement accordée à la France. » Mais l’Empereur exigea que la constitution nouvelle se rattacha à l’ancienne pour avoir « la sanction de plusieurs années de gloire » et fit un acte additionnel aux constitutions de l’Empire. Là-dessus, il ne céda pas. Benjamin Constant et les autres conseillers auraient voulu éviter toute mention de l’Empire comme antécédent du gouvernement qui allait s’établir. N’ayant guère « disputé sur le fond des choses » et sur les « garanties nécessaires dans une constitution représentative » Napoléon reste inflexible sur ce que Benjamin Constant appelle la forme. Vraiment était-ce une question de forme qui était seule en cause ? Ecoutez l’Empereur « Ce n’est pas là ce que j’entends. Vous m’ôtez mon passé ; je veux le conserver. Que faîtes-vous donc de mes onze ans de règne ? J’y ai quelques droits, je pense : l’Europe le sait.. » Oui l’Europe le savait. Et aussi la France, malgré ses meurtrissures, ses déceptions et ses trop justes colères.
De même, à propos de l’article sur la confiscation, Napoléon ne voulait pas que les hommes qu’il avait comblés de biens puissent s’en servir pour conspirer contre lui « dans l’étranger. » Irrité de se voir conseiller ce qu’il considérait comme une faiblesse, il s’écriait : « On me pousse dans une route qui n’est pas la mienne. On m’affaiblit, on m’enchaine. La France me cherche et ne me trouve plus… cela ne peut être, cela ne sera pas.. Quand la paix sera faite, nous verrons. À chaque jour sa peine, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n’est pas d’être un ange. Messieurs, il faut qu’on retrouve, il faut qu’on revoie le vieux bras de l’empereur. »

Mesdames, messieurs, ce n’est pas le simple attrait d’une scène historique profondément émouvante d’ailleurs, qui m’a conduit à résumer devant vous la rencontre de Napoléon et de Benjamin Constant, du despotisme et de la liberté, du despotisme qui abdique devant la liberté. J’ai voulu voir plus haut et retirer de cette scène un symbole, un exemple et une leçon. Ces deux hommes se détestaient. Pendant onze ans ils avaient eu entre eux un duel inexorable qui opposait leurs principes et leurs personnes. L’un avait du génie : l’autre, plus que du talent. À sa place chacun était une force. Entre eux ; tout accord paraissait impossible. Qui les rapprocha ? Qui les réconcilia ? La France. Il n’y eu d’aucun côté aucun reniement. L’esprit de la politique n’a rien qui le dépasse lorsqu’il sacrifie les haines et les rancunes, les sentiments et les ressentiments, au devoir commun de sauver le pays.

Louis Barthou
Transcription établie par Adrien Monat et Louis Vitalis