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Angela Merkel, l’Europe et la politique

MZV Enquêtes Qualitatives est un organe de sondage d’opinion basé sur les méthodes de l’investigation sociologique. Il se propose ici d’étudier la perception des citoyens européens de l’Union européenne et de la politique en générale. L’article fait suite à une enquête originale, il analyse ces deux aspects à partir de l’étude du personnage politique, emblématique de plusieurs tensions européennes, Angela Merkel.

Qu’en pensent les citoyens européens ?

‘Je veux être fier d’être européen. Je veux que l’Europe soit un exemple d’intégration et de solidarité entre les pays. Que l’Europe soit une alternative où vous pouvez vivre en paix et en harmonie entre les peuples. Je veux une vraie démocratie où les gens sont bien informés, sans manipulation, et peuvent décider de ce qu’ils veulent’ (Espagne, 32 ans) [1]

‘J’oscille entre le révolté qui n’est pas mort de ma jeunesse qui est encore là, et la volonté d’être un manque à gagner pour tout cela, d’être celui qui dit : je m’en fous.’ (France, 23 ans)

‘Observateur. La mise en perspective historique n’a pas commencé’ (France, 66 ans).

Notre propos est d’approcher le thème du politique en demandant à des citoyens européens pris au hasard, sans implication particulière dans la sphère politique, de s’exprimer, et ce sous forme d’une étude qualitative, c’est à dire laissant le loisir à chacun de dire ce qu’il a envie de dire à sa manière. Nous avons approché la thématique à travers un personnage politique dont la longévité en politique nous a intrigués, Angela Merkel - puis en élargissant l’interrogation à l’Union Européenne et à la politique.

L’étude a été réalisée entre juillet et mi-septembre 2013, à l’aide d’une grille de questions auto-administrées sur internet, en recrutant les participants selon le principe de l’échantillonnage ‘boule de neige’. Le questionnaire était disponible en français, allemand et anglais.

46 personnes ont répondu. L’échantillon comprend une proportion à peu près équilibrée d’hommes et de femmes et une relative variété de nationalités [2], qui fait émerger un spectre assez riche d’opinions (avec les limites d’une étude qualitative qui ne mesure pas le poids des tendances).

Il montre une certaine surreprésentation des moins de 30 ans (21 sur 46), des professions intellectuelles (étudiants, marketing/conseil, professions médicales etc.) et des personnes se déclarant proche de la gauche [3] qu’il convient de garder à l’esprit dans l’interprétation des résultats.

L’ambition de cette étude est donc d’apporter un éclairage sur la thématique du politique à travers une exploration d’opinions et d’attitudes du grand public : faire émerger les perceptions, réflexions et sentiments associés à la figure d’Angela Merkel, à l’Europe et à la politique, pour en tirer quelques hypothèses quant au statut du politique dans les préoccupations collectives actuelles.

ANGELA MERKEL

Angela Merkel n’est pas une figure haute en couleurs comme peuvent l’être certains dirigeants politiques, son prédécesseur Gerhard Schroeder par exemple. Son style est fait de sobriété, analyse, mesure, prudence … Logiquement, elle ne déclenche pas ou peu de prise de position passionnelle et s’exprimer sur Merkel ne semble pas un sujet très impliquant. Mais à y regarder de près, elle incarne certaines polarités qui esquissent des tensions propres au statut ambigu, plus repoussoir qu’attirant, du politique à nos jours.

Pouvoir et féminité : une synthèse manquée

Angela Merkel, dite femme la plus puissante du monde, indubitablement force le respect du fait de s’être imposée dans un monde dominé par les hommes. ‘Femme très forte avec un vrai sens politique’, elle est ‘imposante’ et ‘ ne se fait pas marcher sur les pieds’, elle ‘peut manier des hommes en politique’, elle ‘dirige l’Europe d’une main de fer’. Elle assure à l’Allemagne une place enviée dans l’économie internationale. Toutes les nationalités représentées dans l’enquête reconnaissent et jusqu’à un certain point, respectent sa force de caractère, son courage et sa ténacité.

Elle n’a pas réussi cependant à créer un modèle de femme détentrice de pouvoir qui jouerait de, s’autoriserait, voire, s’appuierait sur une part de féminité. ‘Allemande, affreusement inflexible, mal habillée’ (Italie), elle a ‘une façon si peu féminine que je ne vois pas de femme à qui je pourrai la comparer’ (Allemagne), elle a ce côté ‘trop bonne élève, on aurait envie de la bousculer (lui toucher les fesses ?)’ (France).

Un seul interviewé lui reconnaît un peu de douceur maternelle dans sa rondeur… beaucoup la comparent à Margaret Thatcher, parfois à Martine Aubry ou Hillary Clinton, sinon à des hommes (Sarkozy, Kohl…) – et surtout pas à une figure féminine sensuelle ou séductrice : elle est tout le contraire d’une Carla Bruni, d’une Lady Diana ou d’une Charlize Théron…

Est-ce sa façon de protéger sa sphère intime ? On sait qu’elle a pour principe de protéger farouchement sa vie privée de toute intrusion journalistique. On remarque d’ailleurs que, exception faites des caricatures d’elle en ‘Hitler’ diffusée en Grèce en 2012 qu’on retrouve très marginalement dans l’enquête, elle ne recueille finalement que peu de d’épithètes insultants, pour un personnage si exposé. Est-ce une dimension qui ne fait pas partie de son système de valeurs, qu’elle juge incompatible avec sa crédibilité de chef d’état - alors qu’elle a fait preuve d’admiration pour certaines femmes de pouvoir comme Hillary Clinton ou Condolezza Rice ? … Mais, ‘pour une femme il est difficile de s’identifier à elle’, si d’un côté elle ‘donne un signal’ positif en faveur des femmes, on peut lui en vouloir de renoncer à tenter une synthèse du pouvoir avec la féminité.

Rationalité et humanisme : une tension non résolue

La formation scientifique et la carrière de physicienne d’Angela Merkel en Allemagne de l’est avant la chute du mur et son entrée en politique, ne sont pas connues ou du moins peu citées dans notre échantillon.

Une partie lui reconnait cependant sang-froid, droiture et compétence : elle est bien informée, posée, factuelle, elle ‘prend le temps de réfléchir, n’est pas agressive avec ses adversaires politiques, écoute leurs arguments’. Elle est crédible, et s’il y a un homme politique auquel elle ne ressemble pas, c’est Silvio Berlusconi – ce sont plusieurs italiens qui le disent ! D’ailleurs la connaissance approfondie des dossiers, ainsi que la maîtrise et le calme dont elle fait preuve dans les débats, sont largement reconnus par ses interlocuteurs politiques et les journalistes.

Mais les interviewés se montrent polarisés. Une proportion importante détecte chez Angela Merkel surtout la poursuite d’une froide logique économique, au détriment de l’humain. On l’oppose au Dalai Lama, à Stéphane Hessel, à mère Teresa .

Elle envoie une partie de l’Europe dans la misère, sans scrupules…’ (France)

‘ Elle représente le triomphe de l’économique sur le politique’ (Espagne)

‘Elle a l’air froide, rigide, statique’ (Espagne)

La rigidité est d’ailleurs le trait de caractère qu’on lui attribue et qu’on lui reproche le plus, du moins en dehors de l’Allemagne.

A contrario, on voit émerger auprès des interviewés allemands (ainsi qu’un très petit nombre des répondants d’autres pays), un autre visage de la chancelière : celui d’une tacticienne qui change de position pour trouver la meilleure sortie dans toutes les situations. ‘Elle ne défend jamais une ligne claire, on ne sait que rarement ce qu’elle pense vraiment des problèmes politiques’ , ‘Elle laisse faire le sale boulot par d’autres membres de son partie,’Elle est maligne, elle change d’avis, se laisse influencer de tous les côtés’, ‘En disant un jour que les électeurs ne peuvent pas s’attendre à ce que ce qui a été promis avant les élections puisse être réalisé par la suite, elle a perdu toute crédibilité à mes yeux’, ‘L’image verte qu’elle se donne n’est qu’un mensonge’.

Les exemples sont nombreux, en effet, où Angela Merkel a radicalement modifié une orientation qu’elle avait plus ou moins annoncée, préférant les déclarations générales pas trop engageantes sur les suites concrètes de son action, de manière à rester libre à jauger les forces en présence et prendre ses décisions en fonction des opportunités, le moment venu.

On peut citer le fameux ‘putsch’ de Merkel contre son mentor Helmut Kohl en 1999. Merkel était secrétaire général du CDU [4] lorsque le chancelier Kohl et avec lui son parti se trouvaient fortement déstabilisés par un scandale révélant des financements illégaux. Sans en référer à personne, elle décide de publier une lettre ouverte dans le quotidien FAZ où elle invite le CDU à s’arracher à Kohl pour repartir sur de nouvelles bases. Démultipliée par les réactions de la presse, son initiative fera tomber Kohl et la propulsera Présidente du CDU… Ou encore, son revirement concernant l’énergie nucléaire : elle avait annulé la décision de sortie du nucléaire prise par la coalition SPD [5]- Verts à la fin des années 1990 pour contenter son parti et son allié le FDP [6], accordant la prolongation de la durée de vie de certaines centrales qui assure des bénéfices colossaux au lobby nucléaire. Cependant, suite à l’accident du Fukushima, elle proclame un plan de sortie du nucléaire, sensible certainement aux inquiétudes de la population allemande, ravivées par cet évènement.

Les analystes politiques attestent cette incroyable habilité politique qui dénote tout sauf de la rigidité :

« … elle applique à l’art de la politique la méthode scientifique perfectionnée à Adlershof, dans son laboratoire de l’Académie des sciences à Berlin-Est. …elle pondère, combine, fait des essais, recule, tente autre chose et finalement pousse doucement le système complexe de l’équation vers une solution. » [7]

« Elle est d’un pragmatisme peu commun lorsqu’elle peut obtenir un compromis. Tout dogmatisme lui est étranger, elle veut un résultat. Toute fixation non nécessaire sur une position lui enlèverait sa mobilité » [8]

Quelques participants de cette enquête tentent d’apprécier à sa juste valeur ce pragmatisme, en vantant sa ‘Kompromissbereitschaft’ (propension au compromis), en pesant sa politique européenne à l’aune des difficultés : ‘C’est une figure positive dans le monde politique actuelle, … la situation est difficile, la politique de rigueur arrive au pire moment possible, mais moi qui suis italienne, je sais que le gouvernement Berlusconi n’a pas arrêté de gonfler la dette… ‘.

On voit donc émerger des visions très contrastées du leader le plus influent de la région. Entre rationalité économique rigide, tactique politicienne et pragmatisme, aucun consensus ne se dégage quant aux conséquences de son action pour les populations européennes.

Sauveteur de l’Allemagne et visionnaire pour l’Europe : mission impossible ?

Se pose alors la question des intérêts pour lesquels la chancelière allemande œuvre avant tout.

D’une certaine façon elle incarne une figure de héros sauveteur pour son pays – figure un peu dépassée, mais dont peu d’autres nations peuvent se prévaloir. La réussite économique de l’Allemagne lui est largement attribuée. D’ailleurs la très grande majorité de l’échantillon n’avait aucun doute quant à sa réélection suite aux élections du Bundestag de septembre dernier, ce qui, en plus de la faiblesse de l’opposition, est imputé avant tout aux résultats économiques du pays sous sa gouvernance. ‘Elle assure, non ?’ , ‘L’Allemagne est l’un des seuls pays à ne pas avoir souffert de la crise en partie grâce à elle’ , ‘Elle a fait progresser l’Allemagne plus que n’importe quel autre leader politique ne l’aurait fait’.

Une petite minorité en Allemagne considère qu’elle défend insuffisamment les intérêts allemands, au bénéfice de l’Union européenne.

De nombreux participants lui reprochent au contraire son Germano-centrisme :

‘Dominante pour faire dominer son pays… Rien d’anormal là-dedans’

‘Son seul mot d’ordre : que l’Allemagne gagne, le reste de l’Europe n’est qu’un marché’

‘Elle a déterminé les directives européennes sans tenir compte de la situation sociale de chaque pays, de l’Espagne, la Grèce…’

Par conséquent, la majorité de l’échantillon regrette que l’Allemagne exerce une influence trop forte, voire beaucoup trop forte au sein de l’Union Européenne.

Au-delà du ressentiment émerge aussi une attente : dirigeante du pays le plus peuplé et le plus puissant d’Europe, Angela Merkel n’a -t-elle pas la responsabilité de développer et de défendre une vision de l’avenir de l’Europe, au-delà des intérêts de son pays ?

C’est là que son adresse politique rencontre sa limite. Malgré les efforts déployés pour sauver la zone euro, les sursis et victoires obtenus, personne ne lui reconnait aujourd’hui une dimension visionnaire et historique :

‘On perçoit mal une capacité à proposer un projet européen, rôle qui est tout de même celui d’une dirigeante majeure alors que l’Europe est confrontée à un monde en transition’

‘L’Europe, une grande idée, un peu comme la recherche du Graal. Mais aussi une nécessité historique. Plusieurs fois esquissée : Charlemagne, Napoléon, Hitler… Je vois mal Merkel dans le tiercé gagnant’.

La complexité du dossier , les enjeux multiples et les contraintes liées au régime parlementaire allemand en font une mission largement impossible… Néanmoins, Angela Merkel ambitionne-t-elle une portée européenne historique de son action, pour son troisième mandat ? Les analyses biographiques indiquent un référentiel lié à son origine d’allemande de l’est, convaincue avant terme de l’implosion inévitable du système communiste, profondément pro-atlantique, mais aussi russophone et connaisseuse des cultures de l’Europe de l’est … mais, non seulement, ne montre pas de conviction particulière quant à un rôle central du couple France-Allemagne au cœur de l’Europe, mais laissent planer le doute sur son attachement à une idée forte de l’Europe au-delà des intérêts économiques partagés ...

L’EUROPE

L’Union européenne est un projet en crise, il n’est donc pas étonnant qu’aucun participant ne soit exempt de doutes ou de scepticisme à l’égard de l’Europe
Cependant une petite moitié pas si négligeable (20/46) manifeste malgré tout une adhésion profonde, voire vibrante à un idéal européen : ‘Je suis née avec l’idée que l’Europe unie… signifie une société meilleure. Je suis pour l’union européenne !’(Italie) – ‘Probablement la meilleure avancée politique de tout temps. J’aime l’Union Européenne !’ (Italie) – ‘J’ai toujours rêvé d’être européen presqu’autant que français … je me sens proche de mes cousins européens’ (France).

Les grands bénéfices attendus de l’Union sont :
- La paix : cet impératif d’assurer la paix en Europe est certes plus fortement exprimé parmi les personnes de 50 ans ou plus qui ont une conscience plus vive de la situation européenne à l’issue de la IIème guerre mondiale - mais pas uniquement : ‘J’associe d’abord l’Europe à la paix entre les peuples …’ (France, 23 ans), ‘il faut coopérer de toutes les manières possibles, dans la paix, que l’Europe soit un modèle pour d’autres peuples – moi j’ai encore connu la guerre avec tous ses problèmes’ (Allemagne, 81 ans).

- Une communauté de valeurs, avec une visée d’intégration culturelle dans le respect des particularités de chaque pays : ‘une base commune d’idées et de valeurs’, ‘un destin commun ancré dans une histoire ancienne, un besoin de défendre des valeurs humanistes’, ‘une idée de liberté, un espace pour agir, un sentiment d’appartenance’ , ‘une communauté où l’on apprend à se connaître, on échange de la culture et des biens’.

- Puis bien entendu une association économique qui assure prospérité et stabilité et qui confère à cette région un poids sur le plan mondial, contre la suprématie américaine notamment.

Dans l’autre moitié, l’euro ‘défaitisme’ domine. On déplore le manque d’intégration réelle ‘Bof. Trop de pays sans unité réelle’ (France), le caractère utopique du projet ‘C’est une grande idée, comme le communisme, mais ça ne marchera pas en pratique … trop d’intérêts divergents’ (Hongrie) – et la gouvernance trop lointaine des citoyens, jusqu’à considérer que l’Europe se réduise à une place financière qui assure des avantages financiers à quelques-uns au détriment des intérêts collectifs : ‘Avant, l’Europe représentait une grande liberté, une marge de manœuvre, un sentiment d’appartenance. Cela s’est retourné en son contraire, un manque de liberté et un recul énorme de la démocratie. Voter seul, ça n’a pas beaucoup d’effet… Moi je suis pour la démocratie directel’UE est devenu un organe (…) dictatorial rempli de riches qui s’enrichissent toujours plus.’ (Allemagne). ‘Une mauvaise plaisanterie. C’est n’est pas une union mais un arrangement entre élites financières’ (Espagne).

Quels sont les déterminants qui partagent ces deux groupes ? Il se dessine une tendance liée à l’origine géographique et non à l’âge des répondants qu’il serait intéressant de quantifier auprès d’un échantillon plus important : dans les pays historiquement fondateurs de l’Europe (ici l’Allemagne, la France et l’Italie), il persiste une certaine adhésion au projet européen, un restant d’espoir malgré les déboires que l’Europe connaît actuellement – alors que dans les pays adhérents plus récents (Espagne, Hongrie, Croatie) l’euroscepticisme domine.

Très frappant à ce propos cette remarque pessimiste d’une participante croate : ‘L’Europe ne survivra pas dans sa forme actuelle... les pays qui sont entrés, à commencer avec la Roumanie, la Bulgarie, la Croatie, n’étaient pas prêts …l’unité commence à se dissoudre, les différences s’agrandissent, la stabilité politique est douteuse’.

LA POLITIQUE
Dans les associations au thème ‘la politique’, on trouve des références à sa mission noble, son rôle fondateur et régulateur pour faire fonctionner les sociétés, et ce transversalement aux nationalités et aux âges :

La première image est liée à la Grèce ancienne et à la naissance de la démocratie’ (Italie)

Rêve, idéal, passion, vérité…’ (France)

Une obligation de tout citoyen majeur, voir un devoir de l’homme de s’intéresser à la politique’ (Allemagne)

L’administration des biens communs, le respect de la diversité, assurer la justice’ (Italie)

Mais, sans surprise, les thèmes qui dominent sont l’affairisme, la corruption et le manque de sincérité des discours politiques :

Affairisme, désillusions, idéologie, intérêts…’, ‘Jeux et goût du pouvoir’, ‘Si chaque homme politique pensait d’abord à sa mission et seulement après à ses propres intérêts, ça irait mieux’

Avant : des actes et des paroles, aujourd’hui : des paroles vides’, ‘Plus qu’un sport verbal’, ‘Les promesses vides des programmes électoraux, les discours enjoliveurs’.

Les informations relayées dans les média ne font qu’agrandir un sentiment profond de manque de de compréhension et de contrôle sur la vie politique :

‘… parce que les politiques n’ont pas fait leur travail (pédagogie, manque d’idées, manque d’exemplarité…), on a créé une distance avec la politique. Les informations qu’on a sont des informations de surface : on surfe sur ce que l’on entend à droite, à gauche, on se fait une idée politique en regardant les guignols… tout est surface et superficiel’.

D’ailleurs, la distance ressentie avec le système politique peut côtoyer un attrait pour toutes sortes de propositions :

‘Des jeunes comme moi (je veux dire des gens entre 20 et 30 ans qui en principe seraient intéressés par la politique) ont compris et malheureusement accepté qu’ils ne puissent rien faire. On le voit drastiquement dans les manifestations, il y a de moins en moins de mouvements. L’opinion qui domine est ‘ça n’apporte rien tout ça’… C’est la vérité toute nue et même moi je pense comme ça maintenant ... Ce serait super s’il y avait bientôt un grand changement, des thèmes comme une refonte radicale du système démocratique et de gouvernement, une démocratie plus directe, le revenu de base inconditionnel, m’intéressent beaucoup.’

Nos participants des pays de l’Europe de l’est se distinguent par leur défaitisme radical :

En raison du pays où je vis, les associations sont très sombres : corruption, intérêts privés. Les hommes politiques ne sont pas compétents (ce qui est le plus grave) et corrompus. Il n’y a pas d’option, la droite, la gauche (il n’y a pas de centre), c’est pareille, des vieux qui se ‘recyclent’ eux-mêmes d’une élection à l’autre… sans aucune idée de comment faire avancer le pays … c’est du business sale… ‘ (Croatie)

Dogs fighting over a juicy bone’ [9] (Hongrie).

Vaguement conscient que la politique reste un enjeu, on se déclare majoritairement intéressé, mais sans plus (seulement 2 ‘très intéressé’ ou ‘passionné’), et on note une tendance à la baisse de l’intérêt :

‘De plus en plus indifférent alors que j’étais passionné par le sujet étant plus jeune’

‘Modérément intéressée. Plutôt une tendance à se recentrer sur la vie privée’.

Le plus jeune participant de l’enquête (17 ans) nous livre d’ailleurs cette remarque surprenante, quasi énigmatique aux yeux d’autres générations : ‘Je ne trouve pas la politique très nécessaire’.

Quelques-uns poussent l’analyse et esquissent les raisons historiques et économiques de cette prise de distance avec les politiques nationales, notamment à travers la subordination des souverainetés nationales à des intérêts économiques transnationaux :

Une mission noble parfois ravalée au rang de faire-valoir pour des ambitions personnelles… un exercice très périlleux dans un environnement où le pouvoir des entreprises internationales pèse de façon toujours croissante…’

‘… d’évolution en évolution on est arrivé à l’Etat. Conquis contre les grands du royaume et vraiment fort au XVIème siècle. Nous subissons une crise de l’Etat. Sans pour autant qu’il disparaisse, il changé énormément… La mondialisation, terme si usité sans être expliqué, le montre. Les enjeux transnationaux et forces transnationales se développent. C’est donc un changement colossal. L’ère des héros, des surhommes est terminée.’

‘Pourquoi avoir abordé la question de la politique au travers l’opinion sur une femme politique étrangère ? Il aurait été intéressant de traiter la question de la politique dans le système international actuel. Le rapport de force entre les nations, limitées à leur air d’influence géographique et physique, et les puissances économiques (multinationales) apatrides qui influencent de plus en plus, voir contrôlent les politiques. Confrontation entre la politique économique locale et économique apatride. Vers une dénationalisation ? Influence sur la culture et la société ?

Cette enquête révèle donc une image très ambivalente de la figure politique la plus puissante en Europe, Angela Merkel : respectée pour ses qualité personnelles, le succès économique de son pays et son habilité dans la défense des intérêts allemands, elle peine à convaincre de sa volonté et capacité à porter un projet européen. Et ce alors que l’Union européenne – qui pourtant symbolise un idéal d’intégration culturelle et de prospérité partagé qui reste vivace, en particulier, semble-t-il dans les pays historiquement au cœur de l’Union – se trouve profondément en crise. Les pronostics les plus pessimistes émanent paradoxalement des pays intégrés les plus récemment.

Ils sont corrélés à une perte de crédibilité de la capacité de la politique, nationale ou européenne, à représenter les besoins et aspirations des citoyens et à réguler la vie en société.

Au-delà d’un restant de curiosité, la distance avec le ‘système’ semble profonde. L’opacité des jeux de forces, le dépassement des intérêts nationaux ou communautaires par des enjeux financiers et économiques transnationaux dans un espace non régulé, produisent l’impression d’une absence d’emprise ou même d’impossibilité de compréhension. Le mot ‘engagement’ qui pouvait caractériser la jeunesse de larges proportions de la génération des baby-boomers et autres post 68ards, n’a pas été cité une seule fois. Les taux d’abstention aux élections, additionnés aux votes nuls et blancs, l’attestent d’ailleurs à grande échelle.

Le désir d’agir sur le monde et l’engagement des ‘citoyens ordinaires’ s’expriment probablement aujourd’hui largement en dehors du domaine traditionnel de la politique, du côté des nombreuses initiatives collaboratives… Plutôt que de chercher à se faire entendre ou à militer au sein d’institutions qui ont perdu leur crédibilité, se développent des formes d’organisation en réseau peu formel, qui inventent de nouvelles manières d’échanger, de coopérer, de créer, qu’elles produisent ou non des résultats économiques. [10] Elles se concrétisent rapidement à un niveau ‘micro’ sans passer par la case politique. Elles ouvrent des perspectives sociétales intéressantes, mais laissent sans réponse, pour le moment, les questions de la représentation de la volonté des citoyens dans les instances politiques existantes, et au-delà, de la refondation du politique et des lieux du pouvoir.

MZV Enquêtes Qualitatives