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Boites de conserve et apocalypse

Bertrand Vidal est chercheur à l’ISRA-CRI (Institut de recherches sociologiques et anthropologiques — Centre de recherches sur l’imaginaire) de l’Université de Montpellier 3. Il est l’auteur d’une thèse intitulée : Les représentations collectives de l’événement-catastrophe : étude sociologique sur les peurs contemporaines. Il se propose ici de décrire le cas de la consommation de conserves par le mouvement survivaliste, permettant ainsi de comprendre les implications du catastrophisme et de l’imaginaire dans l’alimentation.

L’imaginaire de l’alimentation dans la subculture survivaliste

« La conserve est l’ami du survivaliste : son couvercle peut devenir un miroir s’il est bien poli, le corps de la conserve peut servir à déposer de petits objets, elle peut recueillir temporairement de l’eau, etc. Son métal peut être réutilisé à d’autre fin et voire même refondu, si vous avez une forge ou une installation qui peut dégager assez de chaleur », Vic Survivaliste, http://preparationquebec.blogspot.fr/, 2011.

En sus des manières de table, des savoir-faire culinaires traditionnels et autres des gastronomies régionales, la question de l’alimentation et du régime alimentaire se résume bien souvent à une question culturelle. Le culinaire et ses succédanés se situent, comme l’avait si bien remarqué Claude Lévi-Strauss, au niveau du signe (signifié, signifiant) qui sublime et déborde « l’opposition du sensible et de l’intelligible » [1], mettant dès lors en exergue une articulation dynamique et cohérente de valeurs. « Dis-moi ce que tu manges : je te dirais qui tu es », avançait le magistrat et gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin. Mosaïque de savoirs, d’usages, de croyances et de représentations, les gastronomies dessinent, exaltent et revendiquent les contours d’une identité culturelle.

En effet, les pratiques alimentaires constituent dans une large mesure le support par lequel les groupes sociaux perçoivent et construisent leur singularité. Elles permettent en ce sens d’appréhender l’imaginaire d’un groupe social et le style qui le caractérise, certains aliments se constituant en aliments identitaires de base [2]. Stockant boîtes de conserves et packs de bouteilles d’eau minérale mais aussi pilules d’iodes, pastilles de purification d’eau et autres composés lyophilisés, en attendant, plus ou moins impatiemment, l’effondrement de notre monde et de notre mode de vie, les « survivalistes » sont les chefs marmitons d’une singulière idée de la cuisine. « Quand je stocke six mois de nourriture comme le faisaient nos ancêtres, ce n’est pas dans l’anticipation de la fin du monde, mais bien dans une intention d’indépendance face à un système juste-à-temps », avertit Volwest sur le site lesurvivaliste.blogspot.com. Si, dans l’imaginaire social (28 Days Later, The Divide, The Walking Dead, Jericho, etc.), la figure du survivaliste résonne avec celle d’un paranoïaque au bord de la folie dangereuse, lorsque l’on se penche sur sa gastronomie et ses pratiques culinaires, l’on peut y voir en filigrane, avec ses codes et ses valeurs, ses habitudes et ses expériences symboliques, l’expression d’une subculture fondée sur la critique radicale de ce qu’ils identifient comme un système-monde consumériste constitué d’interdépendances (au marché, à la technologie, à l’industrie alimentaire, etc.) – inexorablement au bord de l’effondrement.

1. L’alimentation symbolique

L’homme en sa qualité d’omnivore, en plus de s’alimenter indifféremment de denrées d’origine animale ou végétale, se repaît d’une incommensurable ration d’imaginaire. Comme le souligne le sociologue, spécialiste de l’alimentation, Claude Fischler, « le symbolique et l’onirique, les signes, les mythes, les fantasmes nourrissent, eux aussi, et ils concourent à régler notre nourriture. Dans l’acte alimentaire, homme biologique et homme social sont étroitement, mystérieusement, mêlés et intriqués » [3]. La grammaire culinaire se conjugue sur un temps onirique et symbolique : patterns socioculturels, représentations, systèmes de normes et codes gouvernent les gastrosophies.

De la sorte, interroger les perceptions culinaires nécessite en prime instance de dissocier les aspects physiologiques de l’alimentation de ses aspects culturels. Cette démarche, développée par l’anthropologie de Mary Douglas, souligne les aspects sociaux et culturels de l’acte nutritionnel. Convenant que les choix gastronomiques « ne sont pas fondés sur la physiologie, mais sur un sentiment d’ordre esthétique » [4], cette perspective – entre constructivisme culturel et approche structurale – implique de reconnaître que dans l’éventail des actions ordinaires, l’alimentation est « celle qui chevauche de la façon la plus déroutante la ligne de partage entre nature et culture. Le choix des aliments est lié à la satisfaction des besoin du corps, mais aussi dans une très large mesure à la société » [5].

Autrement dit, une singularité culturelle ne se comprend qu’une fois contrebalancé le contexte sociologique qui la caractérise, c’est-à-dire l’ensemble des réseaux d’interconnexions entre des pratiques quotidiennes et une vision du monde. Considérer cela équivaut alors à penser la culture comme une opération cognitive consistant à classer, évaluer et hiérarchiser (étymologiquement) voire encore, comme le souligne le sociologue Joseph R. Gusfield [6] à propos de l’alimentation saine, l’environnement physique et spirituel en systèmes et sous-systèmes mythiques et symboliques. « Les principes de sélection qui guident l’être humain dans le choix de ses ressources alimentaires, selon toute vraisemblance, ne sont par d’ordre physiologique mais culturel » [7].

En définitive la culture serait le fait d’établir un ordre mythique ou un royaume des valeurs, et la culture alimentaire serait alors d’ajouter de la valeur symbolique en se souciant peu ou prou de la valeur nutritionnelle ou physiologique d’un mets. Les règles alimentaires ne prennent sens qu’en tant qu’éléments d’une conception générale de l’univers, en fonction des résonnances d’une cosmogonie (un ensemble d’interactions signifiantes entre du tangible et de l’intangible) et, en ce sens, l’alimentation survivaliste s’enracine dans l’ordre (culturel et symbolique) selon lequel les survivalistes structurent leurs expériences de la vie.

2. L’imaginaire TEOTWAWKI

Partagés entre « croyance scientifique » (construite sur la base d’études et de rapports officiels toujours plus alarmistes : GIEC, WWOSC 2014, FMI, G20, CAE, NASA, WWF, GFN, etc.) et résurgences eschatologiques et millénaristes, les survivalistes développent une pensée hypercritique qui anticipe l’effondrement de notre mode de vie actuel et de ses adjuvants (la domination légale étatique, « l’agri-business  », l’économie globalisée, le pétrole, l’électricité, l’informatique, l’infrastructure urbaine, la sécurité nationale, etc.) et se préparent à un futur où la sécurité, la tranquillité, la confiance et le confort tomberont sous les estocades de « la lutte pour la survie ». En effet, subculture édifiée sur une obsession apocalyptique, le survivalisme propose un menu entièrement tourné sur un scénario du pire : le TEOTWAWKI (« The End Of The World As We Know It ») ; et place la BAD (Base Autonome Durable) au centre de l’idée de survie, laquelle, en ce qui concerne le rapport à la nourriture, vient remédier (stock et production alimentaires allant de 1 mois à 2 ans) à un éventuel défaut d’approvisionnement des commerces alimentaires en cas de pénurie ou de crise de longue durée.

Ici s’échafaude un point nodal de la diététique survivaliste, c’est le concept de « résilience alimentaire ». Issue d’un imaginaire nostalgique, la résilience alimentaire promeut la prévision comme un acte quotidien moral et séditieux que le processus de civilisation et d’industrialisation et la société dite « consumériste » ont progressivement rendu caduc. Alors, emmagasiner dans une BAD du blé, de la viande séchée, des conserves alimentaires, de l’eau, voire encore du bois de chauffage et du carburant, équivaut non seulement pour les survivalistes à reproduire un comportement séculaire ayant fait ses preuves par le passé en matière de crise mais aussi embrasse d’autres significations : tantôt retrouver ses instincts corrompus par le raffinement au sens littéral du terme et ainsi recouvrer « un esprit serein face aux difficultés futures, et aussi être libre » [8], tantôt réactualiser un héritage perdu, une mémoire fantasmée mais néanmoins dévoyée : « ces valeurs intrinsèques que nos grands-parents nous avaient transmises, mais que nous avons oubliées » [9]. « Du temps de nos anciens ne pas posséder un stock alimentaire était tout simplement impensable… Les urbains d’aujourd’hui ont tout oublié » [10], annonce sur sa chaine Youtube, Silverduke67.

« Synonyme de prévoyance et d’indépendance » [11], la résilience alimentaire s’échafaude à la fois comme une idéalisation d’un mode de vie révolu – celui de nos aïeuls, considérés comme plus proches de la nature et de ses circonvolutions et donc mieux adaptés que nos contemporains, assujettis à la « pression du confort » [12], l’abondance et la sécurité alimentaire – et comme une pratique cristallisant une certaine critique sociopolitique. Nauséabonde à son origine – avec son fondateur, Kurt Saxon, ancien membre de l’American Nazi Party et des Minutemen – la critique sociétale que porte le mouvement survivaliste s’adoucit et entre dorénavant en résonnance avec nombres de préoccupations écologistes : autonomie alimentaire, indépendance énergétique, sensibilité environnementale, réseaux d’échanges locaux, autarcie, soutenabilité et permaculture. En substance, l’homme d’aujourd’hui, aliéné par le système marchand, l’occidental farouche consommateur, urbain, métropolitain, est un homme en défaut, une sorte d’infirme de guerre ou de mutilé du consumérisme postindustriel qui a perdu les « compétences » (naturelles, primitives, ancestrales ou sauvages) car il demeure trop éloigné de la Terre et de la/sa Nature.


3. Quand la bise fut venue
« Manges ce que tu stockes, stockes ce que tu manges » ; « Mieux vaut avoir trois ans d’avance que cinq minutes de retard », « Une crise grave s’annonce, donc, je stocke et je sais que je m’en servirai »… avec ses adages aux allures de programmes philosophico-diététiques, le marmiton survivaliste applique à la constitution de son stock alimentaire de survie des critères dont les implications structurales sont riches d’une symbolique et d’une mythologie apocalyptiques. Toujours le sentiment d’une catastrophe à venir – plus ou moins fantasque, plus ou moins vraisemblable – régente la cantine du survivaliste. Et pour arriver à dégager l’organisation du « pattern alimentaire » (Mary Douglas), il est nécessaire d’en passer par la Weltanschauung [13] métaphysique : vision, opinion, sensibilité à l’égard du monde et de l’environnement vécus.
L’imaginaire possède une fonction noétique (signifie, conceptualise) et noématique (représente, évoque). Toutes les cultures connaissent et éprouvent leur lot de légendes, mythes ou récits organisateurs de l’être-ensemble. En effet, il n’existe pas de communauté culturelle qui ne soit pas édifiée sur une fiction partagée, un imaginaire collectif permettant un code de conduites, un champ des échanges entre les sujets et/ou un système de valeurs ainsi qu’un champ de compréhension commune du monde en mettant en jeu une série structurale d’oppositions complémentaires, de justifications et de dérivations mythiques.
Focalisés sur une critique de l’économie dite « juste-à-temps » ou encore en « flux tendu » – ce mode d’organisation et de gestion de la production industrielle qui consiste à minimiser les stocks et qui implique en cas de crise globale ou de coupure des voies d’approvisionnements une pénurie capable de s’installer dans la longue durée – les survivalistes « réduisent des données apparemment arbitraires à un ordre » [14] pour ordonner le monde selon une forme narrative, celle de la fable de Jean de La Fontaine, La cigale et la fourmi, qu’ils érigent plus ou moins sciemment comme un « royaume des valeurs » (Carl Gustav Jung).
« La cigale et la fourmi exprime une loi particulière qui nous invite à visiter l’univers énergétique de la nourriture, et plus précisément de l’organisation alimentaire au sein de nos foyers, écrit Volwest sur l’un des blogs les plus consultés en France. […] L’organisation alimentaire de la fourmi est avant tout de pouvoir nous permettre une certaine autonomie nutritive » [15].
Ainsi, les thèses et les opinions sur la diététique issues de la pensée survivaliste mettent en avant un ordre symbolique qui forme un système combinatoire dans lequel le comportement du marmiton survivaliste s’oppose radicalement à la philosophie « juste à temps », tout comme les valeurs de « la fourmi » [16] s’opposent à l’insouciance de « la cigale », l’autosuffisance au consumérisme marchand et les pratiques et valeurs oubliées de « nos grands-parents » à celles des urbains d’aujourd’hui compromis par la pression de confort et ses adjuvants, etc. C’est pourquoi, les boîtes de conserves, les produits lyophilisés, mais aussi le miel avec ses dates de péremption bravant le temps immédiat de la consommation quotidienne et de la « vie au jour le jour » du monde urbain matérialisent cette idée d’insoumission à la fugacité et à la précarité des sociétés occidentales industrielles et, dès lors, deviennent des objets-symboles de l’ordre esthétique propre à cette mouvance érigeant la prévision, la résilience et l’autonomie énergétique en déontologie.
Et comme la survie est une affaire de tous les jours et qu’il est nécessaire de se garder de vivre ce que certains nomment les « mésaventures de la cigale », lorsque le survivaliste n’est pas dans sa BAD, à moins de se lancer dans le paleodiet (phénomène « buzz » qui prône le retour à l’alimentation originelle des populations de chasseurs-cueilleurs et trouve écho dans la pensée du survivaliste la plus radicale et primitiviste [17]) ou l’entomophagie comme d’aucuns le préconisent, la RAM (Résilience Alimentaire Mobile) s’impose au fond du BOB (« Bug Out Bag » : Sac d’évacuation) ou de l’EDC (« EveryDay Carry » : le minimum pour survivre que l’on porte sur soi tous les jours). Idéalement composée de MRE (« Meal, Ready-to-Eat » : rations types de l’armée) « fait maison », la RAM peut comprendre : du miel (outre sa forte valeur énergétique, il peut aussi servir à cicatriser les plaies superficielles), des beurres d’arachide (en plus de posséder un rapport poids/calories très intéressant pour un EDC, ils comportent l’avantage éthique/éco-responsable d’être exempts d’additifs, colorants, conservateurs, cires ou hydrocarbures), des trail-mixes (que Volwest qualifie d’aliment « magique » [18], notamment pour le respect du principe, PVEPP, édicté par l’auteur du blog survivalfightingspirit.blogspot.fr, formateur TAI [19] et ancien membres des Forces Spéciales Françaises : « Poids, Volume, Efficacité, Praticité et Prix » [20]) et, enfin, les classiques barres protéinées qui font le bonheurs des randonneurs ou des cyclistes en mal d’énergie et conviennent donc parfaitement à cet idéal de survivance et de survie into the Wild.

En définitive, le rapport aux aliments est, dans cette perspective, un abrégé de la vision du monde de la subculture survivaliste. Contrairement à ce que l’on peut penser au premier abord, il n’y a point la manifestation d’une accumulation compulsive (syllogomanie ou syndrome de Diogène), gouvernée par ce que l’on nomme Fear Of Missing Out (« la peur de manquer »), mais plutôt la résultante d’une vision du monde – certes, angoissée et dans laquelle la peur TEOTWAWKI est bel et bien présente – qui est la marque d’une certaine rationalité, d’un ordonnancement de valeurs et de représentations, allant même jusqu’à proposer une critique du « labyrinthe de dépendances » [21] dans lequel le consumérisme contemporain plonge l’individu.
En abordant la question de la « résilience alimentaire », la caricature d’un survivaliste intégralement gouvernée par l’angoisse apocalyptique perd de son crédit et invite à penser la complexité de cette pratique qui, lorsqu’elle entre en résonnance avec l’écologie ou la critique sociale, prend une consistance plus complexe que ce que les poncifs issus de l’imaginaire cinématographique, vidéoludique et littéraire le laissent présager. Ainsi, bien que le mouvement ne peut se garder de compter dans ses membres – qui ne cessent de croître [22] – des paranoïaques au bord de la folie dangereuse ou du fanatisme mystico-politique, il faut cependant accepter que sa pensée relève désormais d’une communalisation et d’une discussion des savoirs, des expériences et des visions du monde – auxquelles le partage des méthodes, d’expériences, de conseils sur les réseaux sociaux ou via les émissions télévisées comme Man Versus Wild (2006-2011), Doomsday Preppers (2012-…), Doomsday Bunkers (2012-…) voire encore Kohlantha (2001-…) participent [23].

Bertrand Vidal
Université Montpelier 3