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Diogène de Sinope, J’ai faim ici, je mange ici !

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

La richesse de la Grèce est gardée par les mémoires qu’elle a enseignées. Elle est écrite dans une langue morte qui régénère sans cesse la parole de ceux qui l’ont formulée. Glorieux philosophes aux longues barbes grises et toges blanches, admirés comme on admire des idoles. À vivre en vainqueurs, ils se sont assis immortels devant la mort.

L’intelligence a pourtant ses variétés ; ses dominants et ses dominés, ses gloires et ses petitesses, aussi ses convenances, ses impertinents… À choisir en masse un camp contre l’autre, on oublie souvent l’existence de l’adversaire. C’est à tort ; et c’est une insulte à l’esprit que d’oublier ce que l’on peut observer.

Sur la place d’un marché, juste à côté des beaux penseurs, un petit groupe s’était réuni, bien caché dans les marges des livres les plus connus. Ni bien sages, ni tout à fait dégueulasses, ils aimaient prendre à parti les badauds, pesant chaque mot et chaque action pour prendre efficacement, rapidement aussi, le sens de leur vertu. Vivre, se suffisant à soi-même entouré d’individus et en harmonie avec la nature au cœur d’une cité, n’est pas une mince affaire.

Ils regardaient tous dans la même direction. Diogène paraissait tout à fait interloqué… Il pointait du doigt un jeune garçon buvant à l’eau de la fontaine… Cratès l’interrogea :

Cratès  : Que t’arrives-t-il Diogène ? Le regard et le doigt de Diogène ne bougèrent pas.

Diogène  : Mes amis ! Regardez, regardez donc… Ce garçon…

Cratès  : Comment ça ?

Diogène  : Regardez comme il boit, et comme ses mains vont à sa bouche.

Hégésias  : Oui, et alors ? Tu veux te prendre un mignon sur ta croupe ? Le doigt de Diogène s’abaissa, sa main saisissant l’écuelle qu’il accrochait à sa taille pour la jeter au loin de la fontaine.

Diogène  : La tienne me suffira pour aujourd’hui ! Son regard était resté fixé sur l’enfant.Vous ne voyez pas sa liberté. Un rien est heureux quand il nous éloigne de cette cité de fous. Nul besoin d’écuelle pour s’abreuver. Imitez mon exemple, jetez cette coupe ! Ne traînons plus cette boutiquerie. Contentons-nous de nos mains !

Hipparchie  : Tu as raison Diogène. Je serai plus heureuse ainsi. Son bras se leva et Cratès suivit sa compagne pour lancer son récipient. Les deux écuelles tombèrent près de celle de Diogène et se choquèrent l’une l’autre. Celle d’Hégésias resta accrochée à sa taille.

Hégésias  : Je ne peux pas.

Hipparchie  : Que t’arrives-t-il l’ami ?

Hégésias  : C’est celle par qui mon père but la cigüe. Aux dernières heures, tremblantes et exténuées, il me tendit cette affaire quand je lui tendais mes adieux : « Lave-la et bois-y l’eau que je ne boirai plus. Je pars content, que l’objet de ma mort soit celui de ta vie. »

Diogène  : Cette affaire pèse plus qu’elle ne sert et grève ta liberté d’une feignasserie du souvenir. Tu accroches la vie d’un autre sur ton flanc, pas étonnant que tu boîte du côté gauche. Tu veux continuer la vie d’un autre ? Diogène imitant la démarche d’un boitilleux. Ce n’est pas la meilleure des démarches !

Hégésias  : Arrête tes pitreries ! Je ne veux pas la jeter. C’est la seule chose qui me reste de famille depuis que j’ai fui Corinthe… Diogène continuait de claudiquer autour de son ami puis il s’arrêta.

Diogène  : C’est Corinthe même que je te dis de jeter ! Ta patrie te nourrit-elle encore après t’avoir chassée ? Tu dis vouloir la vie et même prolonger celle de ton père ; ce n’est pas dans la compagnie des morts que tu trouveras le chemin.

Hégésias  : Tu ne veux pas comprendre. Je ne la jetterai pas.

Diogène  : Quel fou tu fais ! Tu crois la valeur des choses dans cet objet… Regarde autour de toi. Diogène passant le bras gauche autour du coup d’Hégésias et décrivant du droit ce qui les entourait. Observe-les ceux-là qui croient la qualité des hommes sur les étales de ce marché. Ils amassent en leurs demeures pour ne pas vivre avec leur âme. Ils croient à la lune pour ne plus peupler la terre. L’enfance de leur esprit est dans ta gamelle, ton adoration. La vérité est ailleurs.

Hégésias baissa la tête pour observer — presque contrit — l’objet de la discorde. Diogène libéré de ce regard s’écarta avec précaution et revint avec la force de son bâton : et d’un grand Paf sur l’écuelle (!) l’objet partit au loin. Hégésias d’abord surpris, s’énerva et envoya un grand coup au ventre du sinopéen fou. Il partit ensuite récupérer sa coupole.

Diogène  : Dans un souffle de douleur, tout bas. On ne dit jamais plus la vérité que quand on est attaqué par ceux qui ont tort ! Reprenant son souffle et criant. Abruti ! Vas-donc courir après ton vice !

Cratès  : À Hipparchie. Regarde, même sa femme n’a jamais réussi à le faire courir aussi vite !

Diogène  : Hégésias s’étant éloigné, Diogène reprit un ton apaisé. Quel esclave insensé… L’esclavage n’a pas de sens quand il ne trouve point de maître, mais c’est par là que les maîtres apparaissent… L’obole devient maîtresse d’abord, c’est ensuite que certains peuvent dominer les autres. Dans la nature, où le dessin des montagnes danse avec celui des hommes, ces classements s’éteignent.

Hipparchie  : Cela fait bien longtemps que nous ne vivons plus en esclave. La nature nous est fidèle puisque nous ne l’apprivoisons pas. Je ne sais pas ce qu’il arrive à notre compagnon.

Cratès  : Laissons-lui le droit de ne pas être d’accord avec nous, même de se tromper. Nous pourrons prendre les mêmes droits plus tard. Diogène tu es trop sévère.

Diogène  : Il reviendra. Retournons au Cynosarge.

Diogène suivit la grande allée du marché pour sortir de la place et les deux autres suivirent. Ils croisèrent l’échoppe d’un boulanger qu’ils connaissaient bien… Diogène se saisit d’un pain et commença à le manger.

Le boulanger  : Oh ! Qu’est-ce que tu fais !? Mon pain est à vendre avant d’être à manger ! Tu t’es déjà servi hier, tu ne prendras rien aujourd’hui. Diogène avala sa première bouchée. Rompit deux bouts du pain et en donna à ses compères.

Diogène  : J’ai faim tous les jours. Eh bête ! Quelles conséquences peux-tu en tirer ? Je te le dis : je mange tous les jours ! Je suis bien désolé pour toi, mais je ne pourrais m’arrêter d’avoir faim quand le temps passe et que je ne mange pas.

Le boulanger  : Exaspéré. Maudits mendiants ! Et vous n’avez pas honte, comme cela, de manger en public, devant tout le monde ? Je ne sais pas d’où vous venez, mais ici, à Athènes, les gens corrects ne font pas ça. Un client resté à côté se met à rire. Et ne rigolez pas avec eux vous !

Le client  : Aux cyniques et sûr de lui. Si vous voulez, je peux vous payer une miche de pain.

Diogène  : Que veux-tu faire de nous ainsi ? Nous éduquons nos corps et nos cœurs à ne suffirent qu’à eux-mêmes. Garde ton argent et évite nous le souci de dépendre de ta charité.

Le client  : Cela vous aurait empêché de voler…

Diogène  : Voler !? Diogène prit une datte dans le panier de l’homme — qui en était rempli, la tînt de deux doigts devant la tête de ce dernier. Quel dérangement de prendre à ceux qui n’en ont pas besoin ?

Le client  : Considère que c’est mon aumône de te la laisser. Il baissa alors la main de Diogène du devant de ses yeux. Je garde les autres pour moi.

Diogène  : Garde, garde… Ta nourriture au cellier, tes pièces dans la chambre… Les chrématistes n’ont guère de pouvoir sur leurs biens. L’économie n’apporte guère non plus d’autonomie. Les riches comptent leur argent sans cesse, les avares ne le dépensent pas. Même dehors, ils s’enferment dans la salle de leurs trésors. Nous nous contentons du besoin ; et, regardant désormais le boulanger, si le besoin vient ici je l’assouvis ici, en place publique. J’ai faim ici, je mange ici ; j’irai peut-être digérer là-bas. Revenant vers le client. D’ailleurs, si tu m’avais un peu plus excité, j’aurais même pu me tirer sur la tige en te regardant. Se tournant Hipparchie. Et si la dame avait bien voulu, elle aurait même pu le faire à ma place. Retour sur le client. Tous les besoins sont naturels, il ne faut pas s’en cacher. Il suffit de trouver une façon de les apaiser ; et peu importe les convenances. Si seulement il suffisait de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim et la gorge pour ne plus avoir soif, tous nos problèmes seraient réglés !

Le client  : Que de paroles pour si peu de choses qu’une miche de pain ! Vous êtes des porcs ! Diogène lui cracha son pain à la figure.

Diogène  : Tu préfères les discours prémâchés ! Nous sommes des chiens !

Hipparchie  : Ce « si peu de choses » est suffisant pour nous. Le client s’essuya le visage d’un pan de son vêtement.

Diogène  : Et il pèse plus sur ton visage que sur le mien !

Le client  : Résigné. Je me demande comment vous pouvez ainsi vivre ensemble ?

Cratès  : La nature est généreuse pour ceux qui n’ont rien d’autre qu’elle. C’est elle qui nous entoure.

Diogène  : Tais-toi donc !Tu lui redonnes du prémâché ! S’il veut suivre notre enseignement il devra montrer qu’il le veut vraiment. Pars d’ici, tu pourras revenir demain, nous ne te chasserons pas.

Le client partit la démarche faraude, intérieurement fier d’avoir tenu tête à ses sauvages. Diogène saisit son bâton et d’un petit coup à la cheville manqua de le faire tomber. C’était la seule déception de sa journée.
 : Cela suffit ! Les trois se retournèrent et virent Speusippe.

Speusippe  : Cela suffit ! Le scholarque ne voulait pas se calmer.

Diogène  : Un académicien hors de l’Académie !?!? As-tu trouvé ton chemin facilement ? Attention, l’Idée du Pain avance derrière toi ?

Speusippe  : Ce n’est pas ton bâton qui la fera tomber !

Diogène  : Par contre toi…

Speusippe  : Et pour viser, il faut pouvoir voir. La misère de vos vies s’est transmise à vos esprits. Ce n’est pas en guenille qu’on fait descendre les idées. Tu te crois Socrate, Diogène, mais tu es devenu fou !

Diogène  : Pauvre sire, cesse de chercher ce qui n’existe pas. Tu verras cela te fera du bien. J’en serais même heureux pour toi ! Le modèle avunculaire sans ton oncle n’a même plus le charme d’être bien raconté.

Speusippe  : Platon avait cela de magnifique que d’être irremplaçable.

Diogène  : C’est pourtant ta place de le remplacer ! Hipparchie et Cratès se mirent à rire. Et devant toi nous nous dressons, pauvres, sales et voleurs, sans costumes pour philosopher. Diogène ôta à ces mots son habit. Ne laissant pendre sur son corps sa besace vieillie par le temps. Et tous ici, nous avons faim. Et toi aussi tu manges ! Diogène s’avança alors de toute sa taille au devant du petit. Si ce n’est la taille, il n’y a pas de différence !

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Diogène de Sinope - F.V.

Speusippe  : Le repoussant. Vos âmes d’airain ne sont bonnes qu’à travailler et pratiquer toutes ces saletés. Les âmes d’argent, preux cavaliers, seront toujours de notre côté. Vous ne pouvez gagner.

Diogène  : Mais de quel côté es-tu ?

Speusippe  : Je suis du côté des âmes d’or. Celui des philosophes rois ; qui pour être les meilleurs scrutateurs du Ciel, gouvernent la Cité. Face à cela, vous ne pouvez gagner !

Hipparchie  : Il n’y a pas de compétition. Nous ne vivons pas pour gagner ce qui arrivera après notre mort. Et puis les femmes alors ? Elles manquent à ton joli système !

Diogène  : Je suis bien d’accord. Et s’il existe trois sortes d’âmes, qu’est-ce qu’un homme pour toi ? Ou plutôt, et cela te plaira davantage, qu’est-ce que l’Homme ?

Speusippe  : L’Homme est un bipède sans cornes et sans plumes...
Diogène courut alors vers la boutique d’un volailler, se saisit d’une poule qui venait d’être plumée, et la jetta aux pieds de son contradicteur.

Diogène  : Le voici ton Homme ! Toute l’assistance créée par une telle rencontre rit de la déconvenue platonicienne.

Speusippe  : … Sans cornes, sans plumes et avec des ongles plats et longs. Le public rigola encore… Speusippe s’en alla doucement ; et Diogène de lui crier :

Diogène  : Attention où tu mets tes pattes mon poulet, les Dieux sont partout !

Le volailler  : Bande de cons ! Vous croyez que les poules poussent sur les arbres ? C’est de la viande gâchée ! En plus vous n’avez même pas de quoi me payer. Ramassez-la et foutez-moi le camp !

Cratès  : Calme-toi. Nous partons.

Le volailler  : Que je me calme… Vous êtes vraiment des rigolos… Ça se veut dans la nature mais ça vient piller les marchés dans la ville…Pfff. C’est du n’importe quoi !

Diogène  : Notre n’importe quoi, idiot, c’est de prendre ce qu’il y a là où il y a quelque chose. Tu crois nous donner ta poule mais au vrai c’est la nature qui est généreuse, le coq et l’œuf et non pas toi qui l’ont engendré. Je te laisse tes routines s’étaler tous les jours. Nous mangeons de la poule quand il y a de la poule, des fèves quand il y en a et si le plus fin des mets poussait au Cynosarge, nous le mangerions aussi.

Les trois s’en retournèrent la poule sous le bras au Cynosarge.

Cratès  : Sur le chemin. Comment va-t-on manger cette poule ? À Hipparchie. As-tu une idée ?

Hipparchie  : Je ne sais pas. Diogène, une idée ?

Diogène  : Enfonçons-la sur une broche et faisons-la rôtir ! De la fumée pour du fumet !

Hipparchie  : Pourquoi pas. J’ai entendu dire que jadis, tu n’acceptais de manger de la viande que si elle était crue.

Diogène  : En as-tu déjà mangé ?

Hipparchie  : Jamais.

Diogène  : Tu aurais compris.

Cratès  : Ce n’était qu’une question de goût ? J’imagine le déplaisir !

Diogène  : L’effort d’un déplaisir peut être bénéfique s’il participe à son apaisement. Mais pratiquer une ascèse dont les principes surpassent notre portée ne peut pas être une bonne chose. Plutôt que l’argent ou les maîtres, ce sont des principes étrangers qui nous obligent.

Cratès  : Alors faisons-la cuire !

Entretien imaginé par Adrien Monat et Louis Vitalis