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Plus que le vin

Gabriel de Laforcade est un jeune écrivain français. Il a fait des études de philosophie et d’Histoire à Paris. Dans cette nouvelle inédite boire et manger sont étroitement liés au corps et aux sensations des personnages. L’auteur explore ici les ambigüités alimentaires d’une scène aux accents sexuels, érotiques et licencieux.

Car il s’était levé, déjà, une soif ardente à la gorge ; une soif puissante et d’avoir bu la veille, trop bu de ce vin blanc sec et fripon ; une soif pleine de volupté qui confinait à la douleur et qui était délice de tension et de sécheresse, démangeaison de boire encore. Jeté dans un pantalon ample de coton il marcha jusqu’à la cuisine comme dans un rêve, embué, embrumé, avide.

Ce fut la sensation d’un glaçon ruisselant sur son doigt transi, glissant sur son derme mouillé et cinglant dans le verre par une palpitation non moins belle que les palpitations de son corps à lui, corps désirant, tendu et plein d’ardeur, corps dont chaque partie, chaque membre et chaque fibre était vivant d’une vie propre et souveraine, tendu de désir et d’impatience.

Au contact du glaçon, dans le fond du verre, le pastis se troubla et l’eau versée en cascade était vision de délice, rafraîchissante déjà, et par anticipation sa gorge brûlante aussi se mouilla. Porté au bord des lèvres, le verre froid en crispa la chair, la pulpe sèche se tendit, s’assouplit, et se rinça d’une lampée prudente et parcimonieuse, presque timide et lente, qui devint doucement ferme et constante, et bientôt la lampée se fit gorgée, dans sa gorge ruisselante et puissante comme un fleuve drainant dans son flot les odeurs du vin et la brûlure d’avoir trop bu la veille, étanchant enfin la soif ardente et sublime qui l’avait poussé hors du lit où elle dormait encore.

Il posa le verre à demi plein, palpa ses lèvres froides l’une contre l’autre, passant la langue à leurs commissures pour éponger les dernières gouttes d’anis ; il respira profondément, sentant dans sa gorge et dans ses entrailles, dans la fondrière tourbeuse de son ventre, le délice glacé du pastis, et alors, alors seulement, il fut réveillé. Il se retourna ; elle était là, elle était corps.

Des jambes longues et souples comme des câbles d’acier, allongées encore par le short audacieusement, insolemment court et serré, des jambes qu’il connaissait et étaient pour lui les piliers du désir et les colonnes de son ancrage au monde, des jambes qu’il regarda et prévit être bientôt lacées et constrictantes, palpitantes et serpentantes, des jambes longues à en perdre la tête, dénudées qu’elles étaient au réveil devant lui, là, dans l’embrasure de la porte, serrées par un vêtement insolemment court et que plus tard il arracherait, sentant déjà en lui la volonté de cet arrachement et un désir de fouir, sonder, examiner et pénétrer, et plus encore, bien qu’indéterminé, un désir de boire ce corps et de le manger, - ces jambes étaient dans ses yeux comme des éclairs de douleur.

Elle souriait comme on peut sourire dans la peine. Et sa peine à elle était d’avoir trop bu la veille, et d’avoir au matin la gorge sèche, presque craquante de trop de soif, et elle aussi voulu boire le breuvage qui seul au matin peut satisfaire, et elle aussi eut la sensation d’un glaçon sur son derme mouillé, et lui, voyant son derme à elle, mouillé et luisant, eut l’esprit saisi par une idée vive qui ne le quitterait plus jusqu’à satisfaction. Car la peau de ses jambes n’était pas mouillée, pas encore, mais il devinait et désirait leur état prochain, prochainement mouillées et souillées et fébriles, palpitantes comme des serpents chauds, et de nouveau, mais plus précisément, il eut envie de boire ce corps et de le manger.

Elle leva vers lui des yeux flous qu’illuminait un sourire de sommeil, que dissimulaient à moitié des cheveux en bataille. Il la prit dans ses bras, sa poitrine contre sa poitrine, la serra et huma son odeur. L’entrelacs de leurs bras à leurs épaules, de leurs nez réfugiés au creux du cou, de leurs lèvres jointes, fermées, pulpe à pulpe de lèvre anisée, donnait chaud quand leurs pieds nus sur le carrelage de la cuisine adhéraient au plein froid de la pierre. Et l’étreinte de leurs corps épousés l’un à l’autre, dans une accolade tendre, amoureuse et réconfortante, l’étreinte plénière de leurs ventres l’un à l’autre joints, était le prolongement de leur nuit de sommeil quand après l’amour ils avaient dormi ivres et accolés, trop fourbus pour se tourner de côté et que le matin les avait surpris lèvre à lèvre encore, l’un à l’autre épousé.

                                                                              ***

C’était un dimanche et le troisième hiver de leur amour. La ville était morte ce matin-là, et le sol de la cuisine encore jonché des débris de la vaisselle qu’elle avait projetée avec fureur contre les murs. En ouvrant un œil par-dessus son épaule, il aperçut l’anse brisée d’une tasse, et le souvenir de la soirée surgit violemment dans son esprit. Il trembla. Dans un choc électrique, tout d’un seul coup se rendit présent à sa mémoire, mais sans chronologie ni sens, non pas dans la vision panoramique d’un souvenir qu’on a pu, déjà, reconstruire et domestiquer, dont on a une vision claire et mise à distance ; mais en mille éclats simultanés, éruptifs, immédiats, dans un chaos dont chaque scorie encore en fusion se pose sur la conscience et la brûle avec la soudaineté d’une angoisse.

C’était, d’un seul coup, tout : la blonde au bar ; la marche dans Paris et les éclats de voix ; le whisky bu cul sec après le vin et la tête soudainement vrillée dans une folie paranoïaque ; la blonde lui touchant la braguette ; la gifle qu’il reçut puis les accusations, et en retour l’assurance de sa haine et de ne l’avoir jamais aimée - mensonge auquel il crut ferme dans sa fureur ; des promesses de séparation, des joies sarcastiques et des insinuations cruelles et en retour des coups de poing au ventre et un sanglot immense et déchirant ; puis la pitié, le remord de la voir ainsi pleurer comme une enfant dont le monde s’écroule, et alors l’accolade paternelle et la supplique désespérée de pardon ; l’accalmie, le retour en silence, la marche longue, lui se sentant coupable et miséreux, elle reniflant ses larmes et, arrivés, enfin, alors qu’il espérait que tout fut pardonné, sa supériorité d’idole bafouée, et alors un autre whisky et la folie paranoïaque, et rebelote et pire, et sa violence à lui, et elle ses larmes qui n’avaient pas coulé mais jaillit, bondit, éjaculées comme des épingles de ses yeux éraillés, projetées comme des glaives qu’elle aurait aimés sur lui lancer, sur lui fondre pour le crucifier, et la vaisselle contre les murs.

Tout lui revint, et chaque image était une brûlure. Bien sûr et par passion, après cette dispute ils avaient fait l’amour, et le matin les avait surpris lèvre à lèvre encore, l’un à l’autre épousé. Mais de cette nuit il ne gardait aucun souvenir, aviné qu’il était, bituré à l’extrême, et maintenant il se sentait coupable d’avoir pu par négligence et par folie, pour un rien, ruiner cet amour qui était son ancrage au monde et le sens de sa vie. Une angoisse immense le saisit ; il eut peur. Allait-elle se réveiller pour de bon, voir les débris au sol et dans un éclair, comme lui, se souvenir de tout ? Allait-elle, et justement, de bon droit, l’accuser pour la blonde et reprendre le cours de son procès ?

Elle se défit de son étreinte, passa au salon. Son profil était plus aiguisé que jamais, car une ombre de noble sévérité était projetée sur son visage comme une aura, et, en lui, le cœur se brisa. Réduit à rien, émietté par le poids de sa honte et prêt à s’avilir, le souffle court, il fixait sur elle un regard anxieux car il sentait que d’un geste ou d’un autre, d’une simple parole, elle aurait pu en cet instant le faire vivre ou l’anéantir. Il voulut se jeter à ses pieds et implorer pardon pour toute sa turpitude et ses mensonges, sa cruauté, pour ses maladresses qui étaient des crimes, tant elle était en cet instant, avec cette aura sévère sur son profil aiguisé, la déesse sans l’approbation de laquelle il ne pouvait pas continuer à vivre.

Elle alla d’un pas lent au salon ; alors abandonné, désirant, il se sentit au corps l’appel avide de sa présence, et son regard anxieusement s’accrochait à chaque détail de sa silhouette : ses talons se plantant au sol lui faisant mal, la chair de sa nuque, pâle, versant dans une épaule pâle et ronde, l’ondulation aquatique de son dos sous un jersey noir et moiré, flottant à la façon d’une flamme, d’une cascade, ondulation charnelle, légère et dense, ondulation hypnotique d’un dos qui était présence comme peut l’être la face ; et ce dos dont la moire subitement s’arrêtait, là, à la ceinture, laissait place à d’autres ondulations et plus charnelles encore. Et puis c’était les jambes, de nouveau apparues comme des éclairs de douleur, des câbles d’acier lacérant, des jambes altières et souples, et insolentes. Et peut-être, en lui, lors d’un instant, ce fut le désir de gifler cette insolence.

Elle se tourna. Son regard fut capté par son regard : ces yeux dont il ne sut jamais s’ils étaient verts ou bleus ; ces yeux allaient dire une chose ou une autre, et par cette chose-là sceller autre chose. Son cœur battit, en lui grandit le désir de la gifler ou bien de se jeter à ses genoux, en lui grandirent la peur et l’appétit, et son souffle, presque, se coupa. Son menton fut fier, tendu vers lui comme une autre insolence, comme un appel ; ses lèvres placides et fières tremblèrent imperceptiblement dans un sourire dont il ne put dire s’il était lui aussi une insolence ou s’il était ravi, mais, sans qu’il le sache, là, devant lui, elle était corps.

Mais son sourire s’affermit plus amicalement. Sa hanche se rompit, ses yeux pétillèrent de lucidité bienveillante et elle secoua lentement la tête : “You stupid darling. Let’s have a happy sunday. Let’s have some wine.” Elle dit, et la chose fut scellée. Un instant encore il regarda les yeux dont le rire maintenant faisait sens, il fut déchargé d’un poids immense et son souffle se fit plus délié. Il regarda ses lèvres, il ne pensa pas à la blonde mais désira ces lèvres, et dans son esprit en un instant ce fut le désir d’autres lèvres, car dans une vision immédiate et simultanée elle s’imprima sur son esprit, tout son corps apparut, les jambes et les ondulations charnelles, les jambes interminablement dressées s’engouffrant dans les replis du vêtement si court qu’il était une provocation et recélait en lui d’autres replis, et de nouveau il voulut se jeter à ses genoux, non pas pour implorer, mais pour boire ce corps et le manger.

Un voile était tombé. Il s’approcha d’elle et l’enlaça, elle tendit le menton et leurs lèvres s’épousèrent où persistait un goût d’anis. Ils ouvrirent les yeux et en silence ils rirent, ils rirent l’un de l’autre, ils rirent d’ébahissement, n’en revenant pas, miraculés, et il n’en avait jamais assez de la serrer dans ses bras, et tant, qu’en la serrant il voulait la broyer d’amour, et en l’embrassant mordre dans la chair de ses joues.

Alors ce fut une complicité, intense autant qu’une dispute, autant qu’un amour ivre et passionné dont on ne se souvient pas le lendemain malgré le réveil lèvre à lèvre. Ce fut une grande joie. La musique fut jouée, accablant l’air de basses lourdes et profondes, causant dans les profondeurs du ventre des impulsions lourdes de tourbe en fusion, des appétences de chair. Le vin fut débouché, rouge et léger et frais, qui pique l’esprit, suscite des légèretés et rend frivole et vif. L’appétit fut là ; ardent appétit du corps pour le corps ; démangeaison transie, vive et palpitante, flot ardent des brûlures. Ils s’installèrent dans le salon, accroupis autour de la table basse à même le tapis, l’un face à l’autre, et leurs yeux se faisaient face, et tandis qu’ils conversaient à bâtons rompus, sans même savoir de quoi tant le rythme de leurs mots épousait les saccades des guitares du blues, il regardait ce corps devant lui accroupi, le buste dressé sous le jersey moiré et les jambes ouvertes, cheville à cheville jointes et genoux écartés, dévoilant l’étendue infinie de l’intérieur des cuisses.

Une main s’y posa qui n’était que début, les yeux se fixèrent au vêtement presque disparu maintenant qu’elle s’était assise, et qu’il n’eut que plus envie d’arracher pour y fouir et sonder ; et pressentant ce fouissement sa gorge s’assécha, et sur sa langue ce fut une démangeaison, dans sa gorge une soif ardente et puissante, pleine d’une volupté qui confinait à la douleur et qui était délice de tensions et de sécheresse, une impatience souveraine de la consommer, elle, de la boire, de la consommer comme une communion chrétienne, et par là de se fondre en elle.

Un doigt succomba au désir de fouir, examiner, fouiller et pénétrer, et le doigt se mouilla, et la gorge brûlante aussi par anticipation se mouilla, et quand enfin, un instant plus tard, elle était nue, là, sur le tapis, elle fut portée au bord des lèvres ; et sa lèvre à elle frémissante crispa sa chair à lui, sa pulpe sèche se tendit, s’assoupli, et se rinça d’une lampée prudente et parcimonieuse, d’abord, presque timide et lente, mais qui devint rapidement ferme et constante, et bientôt la lampée se fit gorgée, dans sa gorge ruisselante comme un fleuve drainant dans son flot des ivresses bachiques plus puissantes que celles du vin, plus délicieuses que le vin, plus ardentes.

Il la buvait, relevait la tête et buvait du vin rouge et léger, et replongeait dans la fournaise de sa tourbe à elle, et rebuvait du vin, et l’ivresse lui tournait la tête et elle se redressa et joint ses lèvres à ses lèvres, et le vin d’une bouche à l’autre passa comme passe un mot d’amour transi, et leurs yeux rirent d’ébahissement, et alors dans son esprit une idée se planta avec la radicalité d’un pieu, et ne sachant quoi du vin ou d’elle il désira le plus, il lui fallut les deux, là, dans le même instant, et alors il la renversa sur le tapis, elle offrit son calice, et saisissant le verre, il versa en libation le vin entre ses jambes, et il but à son calice ce qui était hier vin de folie, et ce matin grand vin de messe et de joie païenne.

Gabriel de Laforcade