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La nourriture est-elle une drogue ?

Sami Beaumont est interne en psychiatrie à Paris. Il se propose ici d’aborder certaines pratiques alimentaires déviantes (boulimie, anorexie, obésité), et s’interroge sur les proximités possibles entre drogues et nourritures. La réflexion se tourne vers les phénomènes de société pris à travers des vécus individuels, pour ne pas réduire les personnes aux descriptions médicales et cliniques.

Il y a beaucoup à apprendre sur ce qu’on appelle « normalité » à partir de la pathologie. Le quotidien, la banalité, et la nécessité de notre alimentation sont questionnés, incidemment, par des individus qui souffrent de maladies, ou de « troubles », liés justement à des substances spécifiques ou tout simplement à la nourriture la plus ordinaire. La folie du siècle ?

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F.V.

Toxicomanie : 60 milions de consommateurs

Entre les débats sur les salles de shoot et l’émergence de la cigarette électronique comme phénomène de mode, l’énergie des commentateurs et des décideurs semble accaparée bien loin des problématiques réelles concernant les usagers de substances psycho-actives. Or ces substances sont entrées dans les habitudes alimentaires, au sens large, de nombre de personnes. On est tenté de croire à la spécificité de ces modes de vie, à une particularité de la drogue par rapport aux produits de consommation conventionnels. Pourtant, à la rencontre de ces alter-consommateurs, les clichés s’évanouissent et c’est un certain visage de notre société qui apparaît.

On dit qu’on « tombe dedans ». C’est souvent vécu comme un accident de parcours. Parfois, on y est un peu poussé, dans ce gouffre : les mauvaises rencontres, le chômage, la maladie… « C’est depuis le divorce, explique la mère de Karim, 19 ans. Il s’est culpabilisé. D’abord il a décroché à l’école, puis quand ses sœurs ont eu leur bac et pas lui, il s’est senti plus honteux encore. » Karim aussi récite la saga familiale, toute faite de tristes causes et de terribles conséquences. Ses consommations sont le fruit de la culpabilité, de la honte, de l’ennui. En somme, il recherche une porte de sortie. Le discours est construit autour des propriétés quasiment magiques prêtées au produit : il libère, il soulage, il évade. Et puis, au fil de la conversation, les deux années de consommations massives de cannabis et d’alcool se dessinent de plus en plus clairement.

Bien sûr il y a chez Karim, comme chez d’autres, des facteurs de fragilité : un père exigent et violent, la séparation difficile, l’effondrement scolaire vécu par la famille comme une sorte de malédiction… Mais tout cela ne fait pas apparaitre ex nihilo les bouteilles de whisky qu’il a l’habitude de vider chaque soir. Deux ans auparavant, il ne vivait pas ses premières cuites tout seul, et surtout, on ne lui renvoyait pas cette image dégradante d’épave à la dérive qu’il endosse si bien aujourd’hui. Deux ans auparavant, dans le milieu effervescent des soirées de lycéens, il a appris les effets prodigieux des substances qu’on lui proposait, effets qu’il récite encore aujourd’hui, de manière un peu détachée et incantatoire, pour s’expliquer ses conduites.

A l’origine de la dépendance, il n’y a pas de chute, brutale, accidentelle, aléatoire. C’est une rencontre à point nommé entre un parcours individuel douloureux et un discours collectif qui fait si bien diversion [1]. Si l’alcoolisation massive de nos fêtes a tant de vertus (oubli de tous les maux, euphorie, facilitation des rencontres…), comment reprocher à certains d’y recourir davantage, quand ils en ont davantage besoin ? La dépendance n’est pas le produit d’une réaction chimique entre un composé extérieur et nos synapses, elle commence bien avant, dans l’imaginaire commun et les représentations sociales de la substance. Banale ou interdite, inoffensive ou grisante… Dès lors qu’on se focalise sur des généralités et sur l’objet-drogue, on jette aux oubliettes les individus et leurs besoins singuliers. Comme dans bien d’autres domaines, c’est l’offre qui crée la demande [2].

Les condamnations morales ou législatives d’une part, et d’autre part les conceptions purement médicales et scientifiques sur le phénomène de dépendance concentrent l’essentiel des réflexions. Ce faisant, on place le produit et ses propriétés réelles ou fantasmées, au centre du débat. Tantôt licites et surtaxés, vantés sur des affiches publicitaires, ou au contraire interdits et associés au monde criminel, ils présentent chacun leur lot d’avantages et d’inconvénients, de propriétés esthétiques, sociales ou stimulantes. Les considérer de la sorte revient à les traiter en simples produits de consommation, au sujet desquels le discours ambiant, qu’il soit politique et prohibitif ou qu’il soit publicitaire [3], crée une notice d’utilisation. Et on passe à la trappe la question de l’aliénation, de la dépendance affective et de la souffrance qui précède le recourt à la drogue.

Quand le pain et l’eau rendent fous

Nous voilà au cœur de la question des consommations alternatives. En replaçant la toxicomanie à l’intersection entre une fragilité propre à l’individu et les apports de son environnement social et culturel, se pose la notion du « bien consommer ». Seulement, les substances addictogènes ont ceci de particulier qu’elles n’ont rien d’indispensable à notre santé, qu’on peut tout bonnement s’en passer (exception peut-être de l’alcool en France). Mais l’on voit bien avec l’explosion de l’épidémie d’obésité, et les questions suscitées par l’anorexie mentale, qui est de plus en plus diagnostiquée [4], que notre rapport à la nourriture et à l’eau peut nous interroger de la même façon.

Obésité, boulimie : addictions alimentaires ?

Michelle a été conduite à l’hôpital par le SAMU après un malaise à son travail. Le médecin qui l’a examiné sur place a d’abord pensé à un banal malaise vagal vu son âge (25 ans) et sa grande pâleur. Mais elle se trouvait dans un état de conscience un peu altéré, perplexe, et son rythme cardiaque était bien trop élevé. A l’hôpital on constate d’importantes anomalies dans la prise de sang qui évoquent des vomissements chroniques. Michelle, après un traitement adapté et le recouvrement de ses facultés mentales, est très réticente à parler de cet incident. « C’est juste une gastro-entérite. » Mais elle présente une certaine anxiété, et raconte progressivement des difficultés à dormir, des idées bizarres sur la mort. Elle accepte qu’on évoque la possibilité d’une dépression, et c’est dans le cadre de son suivi pour ce problème qu’elle va revenir sur l’épisode du malaise.

Elle a toujours été très minutieuse quant à son alimentation. Elle contrôle tant la quantité que le type de nourriture dans son assiette. Mais dans les périodes de stress, comme en ce moment au travail, il lui arrive de complètement lâcher prise, et d’avoir ses « crises ». Elle décrit un état entre plaisir et honte, culpabilité et jubilation, lorsqu’elle se met à engloutir, sans restriction aucune, ses aliments favoris et en grande quantité. Cela peut durer entre 30 minutes et quelques heures. Elle se cache, évidemment, de ses amis, de sa famille et de ses collègues, et à la fin de la crise, les émotions négatives prennent le dessus. Honte, chagrin, désespoir. Le seul moyen qui lui reste pour contrôler son poids, c’est la purge, en provocant des vomissements.

Les crises de boulimie n’ont donc pas provoqué chez Michelle de prise de poids. Et l’on comprend bien, par cette obsession accablante du contrôle de son corps, que ces conduites n’ont pas de lien avec le phénomène bien plus fréquent de l’obésité. Dans cette dernière, il s’agit d’un dérèglement global des habitudes alimentaires (heures des repas, types d’aliments, palatabilité…) auquel participe largement une culture, ou plutôt une inculture, nutritionnelle. À l’inverse dans la boulimie, c’est l’inquiétude du retentissement sur le corps qui est au cœur de trouble, et les conduites alimentaires sont donc dictées par une certaine « conscience » du rapport nourriture-poids-santé.

De la même manière, les conséquences sanitaires de l’obésité sont liées uniquement au surpoids, tandis que l’impact des conduites boulimiques est tout autant physique que psychique, comme dans le cas de Michelle. C’est avant tout l’idée qu’elle a de son corps, plus que le corps lui-même, qui suscite son mal être. En ceci, décrire la boulimie comme une addiction alimentaire n’est pas absurde : comme une drogue, la nourriture est un objet extérieur qui vient à la rescousse d’un malaise interne. Les similarités entre toxicomanie et trouble des conduites alimentaires existent et sont l’objet de recherches [5], mais l’on sait d’ores et déjà que les réunir en une seule et même catégorie relève d’une certaine simplification.

Car reste cette préoccupation étonnante à l’origine du trouble de Michelle : cette peur de grossir qui a fini par diriger sa vie.

L’anorexie mentale, une somme de complexes ?

La place des contraintes extérieures dans l’anorexie mentale est toujours en question. Certains, pour rester dans le thème de l’addiction, ont parlé de toxicomanie sans drogue, ou de « toxicomanie endogène ». D’autres ont recherché l’impact de la maigreur comme canon esthétique. Finalement, l’anorexie serait-elle une somme de complexes vis-à-vis d’un idéal produit par la société ?

Pour beaucoup, comme Amélie, les débuts passent inaperçus. « Je n’ai pas dit que je n’avais plus mes règles. » Et en dehors de cet élément d’alarme, il y avait peu de raisons pour inquiéter son entourage. Si elle mangeait peu, « parce que je me trouvais grosse », elle faisait très bien illusion sur le reste. De bonnes notes à l’école, une hyperactivité sportive et sociale, pas vraiment le profil de l’adolescente à la dérive. Tout au plus quelques remarques, quelques soupçons.

Ce que dissimule en réalité cette énergie débordante, et déjà très au-delà de ce que pouvait soutenir son corps sous-nourri, c’est une angoisse permanente, une véritable phobie de grossir. Chez Amélie, des stratégies se développent en réaction à cette vision déformée de son corps. « Je ne prenais jamais les viandes, les œufs, les pâtes et les frites à la cantine. » Un yaourt, un verre d’eau et des petits pois. La faim va s’estomper au fur et à mesure de la diète. Puis, pour perdre plus encore, elle saute des repas, prend des laxatifs, intensifie sa pratique sportive. Ce contrôle, cette maîtrise pas à pas de ses besoins les plus primaires, la grise, la conforte et la stimule.

Tout ça a été mis au jour après sa première hospitalisation. « C’est mon médecin qui s’est inquiété à cause d’une anémie. » A ce moment, les choses sont devenues plus franches. Amélie n’est plus lycéenne et elle a de plus en plus de mal à tenir le rythme de ses cours à la fac, elle ne cesse de perdre du poids et ses amies s’étonnent qu’elle se trouve toujours trop grosse lorsqu’elles font du shopping ensemble. Elle n’a plus ses règles, elle a le teint pâle, les ongles cassants... Elle a alors 21 ans, mais même encore aujourd’hui, à 38 ans, il lui paraît « impensable » de manger comme les autres.

Les multiples hospitalisations, thérapies, « contrats de poids », ont permis de la stabiliser dans une fourchette pondérale compatible avec la vie. Non sans opposition et résurgence de sa crainte de grossir. Et pourtant, dans son combat avec et contre les médecins, avec et contre la maladie, est apparue clairement l’expression d’un mal-être profond, d’un effondrement moral qui a pu motiver finalement l’acceptation des soins.
Elle s’est mariée et a pu avoir deux enfants, au terme de grossesses extrêmement périlleuses. Elle les nourrit bien, et elle aime même faire à manger pour sa famille. Simplement, elle ne mange pas avec eux, ou pas la même chose. Elle garde un régime alimentaire réduit à sa plus simple expression, un ou deux repas par jour, qu’on pourrait qualifier de collations, et une consommation de thé ou d’eau aromatisée pouvant aller jusqu’à quatre ou cinq litres par jour.
Cette potomanie a d’ailleurs tous les atours d’une addiction à l’eau. Mais contrairement à une simple fonction de palliatif que pourrait avoir une drogue, l’eau joue ici le rôle d’un purificateur, et d’un diurétique, donc d’une purge.

On retrouve en fait ici ce qui incite à ne pas penser l’anorexie en résultante de pressions sociales : ce n’est pas un trouble des rapports avec un objet (drogue, nourriture, eau…) mais bien des rapports avec son propre corps. Et pourtant l’anorexie mentale touche majoritairement les femmes, et dans les pays développés, qui ne connaissent pas la faim, ce qui penche en la faveur d’un trouble d’origine sociale, voire d’une dérive propre à nos sociétés. Mais cette préoccupation si profonde des anorexiques de maigrir encore et toujours, sans objectif esthétique fixé, sans philosophie du jeûne, maigrir jusqu’à la mort, indépendamment des injonctions publicitaires c’est bien là le point pathologique, ce qui fait l’entité maladie.

En somme cette réflexion sur le normal et le pathologique dans nos modes de consommation permet d’aboutir à une double conclusion. D’une part, l’ « authenticité », en quelque sorte, de catégories de maladies mentales récentes (la toxicomanie et les troubles du comportement alimentaire). Les personnes concernées ne peuvent être résumées à une somme de facteurs exogènes, de contraintes sociales. Mais d’autre part, les interactions entre le vécu individuel et la représentation collective malades et des maladies ne sauraient être exclues des éléments participant, favorablement ou non, au développement de telles pathologies.
Cela peut paraître contradictoire : dire d’une maladie qu’elle est à la fois un phénomène propre à un individu, et un concept subjectif dépendant d’une culture, d’une époque donnée. Pourtant n’est-ce pas l’expérience ordinaire que de se sentir singulier, unique et en même temps commun et ancré dans son socle culturel familier ? Dès lors, traiter une personne qui consomme de travers, c’est, en dépit des discriminations et relégations (aspects transgressifs du toxicomane, dégénérescence de l’alcoolique, image du corps de la femme...), mettre en scène les préceptes mêmes de notre société.

Sami Beaumont