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Beethoven et ses interprètes

Louis Barthou (1862-1934) : originaire du Béarn, homme politique important de la IIIème République (plusieurs fois ministre et président du Conseil en 1913), académicien et homme de lettres éclairé, s’exprime à l’Université des Annales à l’occasion d’un concert la chanteuse lyrique Lotte Lehmann au cours duquel lui sera remise la légion d’honneur.
Le Temps Imaginaire vous propose ici un texte inédit [1], qui bien que relativement ancien, traite de sujets d’une actualité perpétuelle. Cet article nous montre ainsi comment un compositeur est dépendant de ses interprètes, la manière dont les interprétations d’une même œuvre peuvent se croiser au même moment et la façon dont une seule interprétation peut changer toutes les choses. Le texte passionné fait se rencontrer Beethoven tel qu’il est magnifié par Lotte Lehmann, analysé par Wagner ainsi que Beethoven, accompagné de Goethe et de leur muse.

Louis Barthou à Genève

Jeudi 19 mars 1931 – Université des Annales

Est-ce une imprudence ?

Vous devez vous dire qu’il aurait pu se poser la question plus tôt !

Quand Louis Barthou voit cette salle de concert, il se demande s’il était nécessaire d’annoncer et de commenter une audition musicale dont tous sentent que la splendeur variée se suffit à elle-même. Mais il n’y a pas d’incompatibilité, entre un mandat législatif et l’amour de la musique, poussé même jusqu’à la volupté ; jusqu’à l’absence de l’Académie Française où il devrait être pour son plaisir, ou du Sénat à la séance duquel il devrait assister par devoir.

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,

Le royaume des sons appartient à tout le monde, et, ne vous en effrayez pas, Messieurs, ni vous surtout, Mesdemoiselles, depuis déjà près d’un demi siècle, je suis fidèle de ce royaume. J’aime passionnément la musique. Les cris et les bruits que nous entendons dans les séances du Parlement ne s’accordent pas toujours avec les lois de l’harmonie la plus pure ! Ils valent une compensation. Aucune n’est meilleure que la musique, et aucune distraction, pour prendre le mot dans son sens original, n’est supérieure à celle là. D’ailleurs Sully Prud’homme l’a dit :

La musique apaise, enchante et délivre
Des choses
Je suis là d’entendre
Ce qui peut mentir
J’aime mieux les sons
Qu’au lieu de comprendre
Je n’ai qu’à sentir
Une mélodie
Où l’âme se pose…

Et Victor Hugo dont on a dit injustement qu’il n’aimait pas la musique, dans le sublime dialogue d’Hernanie et de Donâ Sol :

Car la musique
Fait l’âme rêveuse
Et comme un divin chœur
Éveille mille voix qui chantent dans le cœur.

Vous allez donc entendre dans quelques instants Mme Lotte Lehmann éveiller les voix de votre âme. J’ai peu à dire d’elle. Je ne suis pas son introducteur au sens diplomatique du mot, et je suis moins encore l’ambassadeur de son talent, elle peut s’en passer. À vrai dire, à l’heure où nous sommes, aucune artiste ne la dépasse, et, pour exprimer toute ma pensée, sans vouloir, bien entendu, désobliger personne, je dirais qu’aucune artiste ne l’égale.

Elle a débuté toute jeune, en 1912, elle débuta au pied levé dans un rôle difficile. En 1917 (je vais vite, je franchis les étapes) elle chanta à l’Opéra de Vienne. C’est là que Richard Strauss la découvrit et lui confia un rôle important de dans Ariane à Naxos. Puis elle continua ses succès dans le rôle de la maréchale, du Chevalier à la Rose. C’est en 1920, au moment du centenaire de Beethoven, qu’elle chanta Fidelio à l’Opéra de Vienne. L’année d’après, elle vint à Paris, elle chanta à l’Opéra. Je plains ceux qui n’ont pas eu le plaisir de l’entendre dans Fidelio. Il me souvient – parce que j’y assistais – que cette représentation fut vraiment extraordinaire. Quoique Fidelio soit un des chef-d’œuvres de Beethoven, ce n’est pas à coup sûr son œuvre la plus connue, et peut-être cette ignorance relative est-elle due aux conditions dans lesquelles elle a été trop fréquemment jouée. Mme Lotte Lehmann, le chef d’orchestre qui dirigeait cette représentation, les chœurs, les solistes, les artistes de l’orchestre, me révélèrent ce chef d’œuvre. Et si je voulais rassembler quelques unes de mes émotions musicales, je dirais qu’il ne me souvient pas d’avoir éprouvé une émotion semblable, sinon à Bayreuth, il y près de trente-cinq ans, et à Paris avant la guerre. À Bayreuth c’était Hans Richter, l’ami de Wagner qui dirigeait pour la dernière fois les Maîtres Chanteurs. Ce fut pour moi une révélation qui me secoua jusqu’au fond de l’âme. Et, avant la guerre ce fut Chaliapine avec sa voix admirable, sa puissance pathétique, son sens génial de la scène, son orchestre, ses chœurs, ses décors. Certes, j’ai entendu beaucoup de musique dans ma vie, depuis près de cinquante ans, mais voilà des représentations qui m’ont singulièrement ému.

Après Fidelio, Mme Lotte Lehmann se fit entendre dans Siegfried, et je peux dire que même à Bayreuth, je n’ai pas entendu l’héroïne de la Walkyrie s’exprimer avec une telle foi, avec de tels accents, avec un tel cœur, avec une telle âme. Elle nous prit tous dès qu’elle apparut au commencement du premier acte ; elle nous saisit tous quand elle chanta le sublime duo qui achève cet acte, et quand, au second acte de la walkyrie elle apparut, fatiguée, harassée, épuisée par une longue lutte et toute éperdue d’amour, elle nous révéla jusqu’à quel point un grand poète et, en même temps, un des plus grand musiciens peut pousser et exalter son génie.

Et puis ce fut le Chevalier à la Rose. Elle changeait de rôle, on aurait presque dit qu’elle changeait de tempérament. On la vit dans la Maréchale, toute spirituelle, toute joyeuse, toute souriante. Et ainsi sous ce triple aspect, elle nous révéla l’artiste complète et admirable qu’elle est.

Ayant eu hier l’honneur de m’entretenir avec elle, je lui disais que je l’avais trouvé dans Wagner. Et en effet, il me souvenait d’un passage où Wagner montrait à l’avance quel peut être le talent d’un virtuose, j’entends dire d’un artiste lorsqu’il atteint cette qualité et cet éclat, non seulement au point de vue de la voix si naturelle, si aisée, si souple, mais au point de vue de la méthode et au point de vue de l’art.

« La première qualité de l’exécution musicale, dit Wagner, est de traduire avec fidélité scrupuleuse les intentions du compositeur afin de transmettre aux autres la pensée sans atténuation ni déchet. Le plus grand mérite du virtuose consiste à se pénétrer parfaitement de l’idée musicale du morceau qu’il exécute et à n’y introduire aucune modification de son cru. »

Est-ce à dire que Wagner entend que l’interprétation soit une servitude ? À aucun degré. Il écarte les fantaisies de l’imagination, mais il accorde aux artistes ce qu’il appelle un certain degré de création, et voici comment il la définit :

« L’art de chanter doit conserver une indépendance propre. La voix n’est pas seulement une faculté matérielle pour les oreilles, il y a en elle, dans la voix, un élément spirituel qui provoque les émotions de l’âme. »
« Il est impossible de faire une démarcation rigoureuse, il n’y a pas de règle fixe. »

Et voici, après ce résumé, l’affirmation de Wagner :

« Il est indispensable de laisser à l’exécutant, surtout en matière de musique vocale, une certaine indépendance personnelle, et le compositeur qui se refuserait à une concession semblable tomberait dans l’abus en comprimant ce noble essor de l’artiste et en le réduisant au rôle servile d’éplucheur de notes. »

Vous savez certainement tous – et ceux qui l’ignorent ne vont pas tarder à l’apprendre – que Mme Lotte Lehmann n’est pas une éplucheuse de notes ; elle est une artiste et une artiste qui pénètre, comme le dit encore Wagner « jusqu’à la crypte profonde où repose la divine essence ». Aujourd’hui, qu’elle essence nous apporte t-elle ?

Ailleurs, avant-hier encore, elle a chanté du Schubert, elle a chanté du Schumann, et, dirais-je toute ma pensée, elle aurait pu chanter comme elle l’a fait dans d’autres concerts, Brahms que l’on essaye d’égaler, par une offensive un peu brusque aux autres B, à Bach et à Beethoven. Moi, je vous le dis franchement, je ne vais pas jusque là. J’ai trop le soucis des lettres alphabétiques du dictionnaire pour confondre tous les B, et si j’accorde à Brahms un certain talent, moins dans les symphonies que dans les danses ou les lieds, je ne ferais jamais l’injure à Bach que je tiens pour le maître de la musique, et à Beethoven que je considère comme le dieu miraculeux de la musique, je ne leur ferais jamais l’injure, sans vouloir abaisser Brahms, de le leur comparer. Aujourd’hui elle nous fait entrer dans ce que vous me permettrez d’appeler « le royaume des géants ». Vous l’entendrez chanter Beethoven et Wagner.

Je ne me risque pas à un parallèle. Certes, il y a ente eux des différences, mais je sais aussi que, à un certain degré, à une certaine altitude, les sommets s’égalent. Et je ne peux m’empêcher d’ajouter que Wagner disait ce qu’il devait à Beethoven. Je ne suggère pas l’idée d’une conférence à mon amie Madame Brisson et surtout je me garde bien de paraître poser une candidature à cette conférence ; mais je vous assure, qu’il y aurait, sur l’influence que Beethoven à exercer sur Wagner, des choses extrêmement intéressantes à dire. Et au surplus, Wagner lui-même les à écrites. Personne n’a parler de Fidelio, de la Messe en ré, des 9 symphonies, en particulier de la symphonie en ut mineur ou de la symphonie en la, et surtout de la neuvième, comme il l’a fait. À propos de la neuvième, il l’a analysé d’une manière unique. Je sais que Berlioz, dans son voyage d’Italie et d’Allemagne, a fait des 9 symphonies une analyse qui se rencontre tous les dimanches, et justement d’ailleurs, dans les programmes de nos concerts. Mais tout en reconnaissant l’exactitude, et la finesse, et la profondeur de cette analyse, je dois dire qu’elle n’égale pas la profondeur de l’analyse de Beethoven par Wagner. Wagner mettait Beethoven bien au-dessus de tous les musiciens, il le considérait, en quelque sorte, comme son père spirituel, et quand il disait de la neuvième symphonie qu’après elle aucun progrès n’était possible et qu’elle renfermait toute la musique de l’avenir, cela voulait dire que Wagner réservait pour lui l’avenir de sa musique dans laquelle il pourrait y avoir quelques progrès sur la musique de Beethoven !

Aujourd’hui j’ai remarqué, en lisant le programme qui vous a été distribué, qu’il ne ressemble pas tout à fait à celui qui a été affiché, que les mélodies que Mme Lotte Lehmann va chanter dans la première partie de son audition musicale ont été emprunté par Beethoven à des textes de Goethe. En effet Beethoven avait pour le grand poète allemand une très grande admiration. Dès 1790, il lui emprunte un lied ; il continue dans les années qui suivent, il traite même des sujets qui ont été repris ensuite par Schubert, et, dans ce domaine, je dois convenir qu’il peut arriver à Schubert d’être supérieur à Beethoven lui-même. Mais c’est en 1810, l’année même où sont composées ces mélodies de Beethoven, que l’inspiration goethéenne, si je puis m’exprimer ainsi, se manifeste avec le plus de force dans l’œuvre de Beethoven. À ce moment là Beethoven a quarante ans. Il y a presque dix ans qu’il est sourd. « Un musicien sourd ! dit Wagner, peut on imaginer un peintre aveugle ? N’étant plus troublé par le bruit de la ville, il n’écoute plus maintenant que les harmonies de son âme et il continue du fond de lui-même à parler à ce monde, qui pour lui n’a plus rien à dire. Ainsi le génie délivré de tout le hors soi est en soi et pour soi. »

« Maintenant l’art du musicien s’éclairait du dedans. Maintenant, il projetait son regard sur les formes qui éclairées par sa lumière intérieure, se communiquaient de nouveau à son être intérieur. Maintenant c’est seulement l’essence des choses qui lui parle et qui les lui montre à la lumière calme de la beauté. Maintenant il comprend la forêt, le ruisseau, la prairie, les… , la foule joyeuse, le couple amoureux, le chant des oiseaux, la course des nuages, le grondement de la tempête, la volupté du repos qui l’a finalement agité. »
« Alors cette sérénité merveilleuse, pour devenir pour lui l’essence même de la musique, pénètre tout ce qu’il voit, tout ce qu’il imagine, même la plainte, élément naturel de tout son, s’apaise en un sourire. Le monde retrouve son innocence d’enfant : “Avec moi vous êtes aujourd’hui en paradis”. »
« Il entendit cette parole du sauveur en écoutant la symphonie pastorale ; toute douleur de l’existence vient se briser devant le prodigieux moment plaisir un jouet de l’existence. »

Je devais parler de Wagner poète. C’est un sujet que je ne traite, mais vraiment ne me suffit-il pas de vous avoir lu ces lignes, prises en dehors même du théâtre de Wagner, pour affirmer et pour prouver devant vous qu’il est poète, un grand poète et un grand parmi les plus grands.

Beethoven, en 1810, n’est pas un homme heureux. Il n’a jamais été heureux. Il aime depuis trois ans Thérèse Malfatti, une autre Thérèse. Elle est musicienne, elle est artiste, elle a un sentiment vif de tout ce qui est beau et bon. On nous la représente comme ayant de beaux yeux noirs et une chevelure opulente. Elle a un vrai talent, Beethoven lui recommande de se perfectionner au piano. Il pense à elle dans des compositions qui ne lui donneront pas, dit-on, trop de difficultés. Il s’intéresse à sa culture générale, il lui recommande – et ceci indique encore l’extraordinaire culture de Beethoven – non pas le Wilhelm Master, de Goethe, mais le Shakespeare que Schlegel vient de traduire. Elle est artiste, elle manque à Beethoven. Seule la campagne le soulage. Il le dit dans des termes admirables. Mais pendant trois ans, le doute et l’incertitude l’accablent. Il supplie son ami, le Baron de Wallenstein, qui doit épouser une sœur de Thérèse, de parler et d’agir pour lui. Il veut savoir la vérité. Il aime, est-il aimé ? Ses billets ont le mystère des confidences. Quand il plaisante, on sent sa détresse. Il vit dans la tempête. Son orgueil fléchit devant son amour. Il lui écrit : « Maintenant tu peux m’aider à chercher une femme. Si là-bas tu en trouves une qui peut-être accorde un souvenir à mes harmonies, engage-la d’avance, mais il faut qu’elle soit belle. Je ne puis rien aimer qui ne soit beau, sinon il faut m’aimer moi-même. »

Thérèse Malfatti est belle. Il semble qu’elle va céder. Et puis, comme Thérèse de Brunswick, elle ne cède pas, et Beethoven se retrouve seul. Il se représente comme une sorte de poisson à sec sur le rivage, qui se tourne et se retourne, qui attend une Galathée pour le rejeter dans l’eau.

Peu de temps après, la Galathée arrive. Il ne l’attendait pas. Elle a vingt-ans, vingt-deux ans, mais elle ne parait pas son âge. Elle est petite, menue, espiègle, intelligente, artiste, audacieuse, extravagante, possédée par une sorte de démon intérieur. Son père qui est italien s’est marié à Francfort. Sainte-Beuve a dit : « Restée italienne par son imagination qui était pittoresque et lumineuse, elle y combinait la rêverie et l’exaltation allemande qu’elle poussait par moment jusqu’à l’hallucination et l’illumination. » C’était Bettina Brentano, qui s’était éprise pour Goethe âgé de cinquante-huit ans, d’un amour idéal où elle a rencontré l’immortalité. Elle disait : « Je suis un secret. Quand deux êtres sont réunis et que le génie divin est avec eux, c’est le plus grand bonheur possible. » Elle s’informe sur la maison habitée par Beethoven. On le lui représente à Vienne comme un être original, irrégulier, qu’on ne trouve pas chez lui d’ailleurs. N’a-t-il pas de pauvres appartements, deux ou trois à Vienne, un à la campagne ! Personne ne veut la conduire chez lui. Elle est jeune, elle est intelligente, elle est jeune fille, elle y va toute seule. Elle frappe à la porte, personne ne répond ; elle ouvre la porte ce qui est encore une bonne façon d’entrer. Beethoven est assis à son piano, il joue, il n’entend rien. Elle a vu dans l’antichambre un piano, et, à coté du piano, par terre, un grabat qui est le lit de l’auteur de l’Héroïque. Elle frappe sur ses épaules, il se retourne, elle lui crie à l’oreille : « je suis Bettina ! » Il connait son frère, il sait qui elle est, il sait qu’elle est l’amie de Goethe. Il chante : « Connais-tu le pays où fleuri le citronnier… » c’est Mignon qu’il vient de mettre en musique. Et puis, charmé par l’audace, par l’espièglerie, par le charme intelligent et presque audacieux de cette charmante jeune fille, il improvise. Ce sont encore des belles paroles de Goethe qui l’inspire :

Ne tarissez pas, ne tarissez pas,
Larmes d’éternel amour !
A celui-là seul qui ne pleure pas,
Ne tarissez pas, ne tarissez pas,
Larmes du malheureux amour !

Six vers seulement, une mélodie admirable. Vous l’entendrez chantée bientôt, très bientôt je vous l’assure, par Madame Lotte Lehmann.
Beethoven charge Bettina de commissions pour Goethe. Goethe est assez indifférent à un génie qu’il ne comprend pas, ou plutôt s’il reconnait l’intelligence de Beethoven, cette intelligence si profonde que Bettina lui a dit qu’elle mettait en avant de tous les hommes de son époque, et même Goethe lui-même, il n’admire pas, et a vrai dire comme l’Olympien a voulu se donner le repos de l’esprit et la tranquillité de l’âme, il a peur d’être troublé par cette musique, et quand dix ans après Mendelshon lui jouera la première partie de l’Ut Mineur, il dira : « c’est grandiose ! » Il murmurera quelques mots entre ses lèvres et ajoutera : « On dirait que la maison va tomber. »
Qu’aurait-il dit s’il avait entendu, à la fin du Crépuscules des dieux, la chute de la maison des dieux !

Goethe dit que Beethoven tient la clef mystérieuse qui doit nous ouvrir le séjour artistique de la vraie béatitude. Cette clef c’est l’œuvre de Beethoven, et cette clef c’est sa vie. Goethe, c’est l’Olympien. Beethoven fait de la vie, c’est Prométhée, il a dérobé le feu divin. Goethe est beau, sa mère, Madame la conseillère, le comparait à un fils des dieux. Il est noble, il est riche, il est conseiller aulique, il vit à la Cour même, que Dieu lui pardonne, il devient ministre. Beethoven est quoi ?

Tu as connus la misère depuis l’enfance ! Tu as travaillé pour gagner ta vie, tu as peiné, tu as souffert. L’éternel amour n’a toujours été pour toi qu’un malheureux amour. Tu as pleuré à certaines heures tragiques, tu as trouvé le monde vide et mort, mais tu as senti ta vraie grandeur, tu ne t’es pas courbé chapeau bas devant les princes et les seigneurs, tu as enfoncé ton chapeau sur ta tête, tu as boutonné ton paletot et, les bras derrière le dos, tu as foncé en plein milieu des tas de courtisans en attendant que les autres te saluent. Tu te savais connu. Cher Beethoven, j’aime ta sauvagerie qui donne à Goethe si grand, et parce que tu le tiens pour grand, une leçon de dignité. Où donc est la vraie noblesse ? Tu l’as dit. Vois les princes, ils peuvent faire des professeurs, des conseillers intimes, et accrocher titres et rubans, mais ils ne peuvent pas faire de grands hommes, des esprits qui s’élèvent au-dessus de la Cour du monde. Il leur faut laisser à d’autres cette affaire et c’est par là qu’il faut les tenir en respect.

Tu as voulu être loué, non par la complaisance qui flatte, mais par l’intelligence qui juge. Tu as donné à Bettina, selon ses expressions pittoresques, le spectacle d’un génie et d’un orgueil qui fermentaient ensemble. Tu lui as dit : « Rien n’est bon comme d’avoir une belle âme pour que, reconnaissant tout devant la peine on n’ait pas besoin de se cacher. Il faut être quelque chose si l’on veut paraître quelque chose. » Ton génie était le reflet de ton âme si belle, si bonne, si tendre, si généreuse, si douloureuse. Ton âme et ton génie, je les vois sur ton visage inquiet, tourmenté, ravagé, où brille le feu de tes yeux profonds et ardents.
Pauvre Beethoven, grand Beethoven, cher Beethoven, je plains ceux qui ne t’admire pas, mais je plains plus encore ceux qui n’aiment pas ta gloire faîte de tes souffrances. Tu es l’immortel honneur du genre humain.

Maintenant, devant la politesse charmante et bienveillante des applaudissements, Louis Barthou sent qu’il doit abandonner ses notes. Le tour de Madame Lotte Lehmann est venu, il lui cède la place.


Louis Barthou
Université des annales

Transcription établie par Louis Vitalis