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Quelle interprétation pour le psychanalyste ?

Véronique Eydoux a une formation de psychosociologue, de psychologue clinicienne et de psychanalyste. Elle est membre de l’École de la cause freudienne. Elle mène à la fois une pratique en institution auprès d’adolescents souffrant de troubles du comportement ainsi qu’une pratique libérale de psychologue-psychanalyste. Elle interroge l’interprétation qu’effectue le psychanalyste quand il cherche à comprendre ce que le sujet analysé exprime lors des séances d’analyse.

L’interprétation court entre les humains comme le furet de la chanson et prête le plus souvent main forte au malentendu caractéristique de la communication.

Nous passerons tout d’abord par trois petites scènes tirées de la vie quotidienne et de l’adaptation contemporaine d’un conte, pour interroger et illustrer l’affinité de l’interprétation avec le malentendu.
Puis nous dégagerons quelques dimensions de l’interprétation psychanalytique à travers trois vignettes cliniques.
Enfin, et pour conclure ce parcours, nous tenterons de dégager ce qui fait boussole pour l’analyste à l’épreuve toujours renouvelée de sa pratique.

Trois petites scènes
Par une chaleur caniculaire, Anna et son bébé de deux mois sont contraints de circuler en voiture. La route est longue et pénible.
Arrivée à la maison, Anna prépare un bain rafraichissant et y installe le petit Jean qui pleure.
Redoublement des cris…
Anna déconcertée par cette réaction inhabituelle pour ce bébé qui adore l’eau, change rapidement de cap et prépare un biberon.
Jean l’avale goulument et s’endort.
La première interprétation de l’inconfort et des cris de l’enfant passe de manière très claire par le « moi » de la mère. Elle donne à son bébé ce qu’elle aurait voulu pour elle. La seconde interprétation procéde d’une tentative de lecture des besoins particuliers de l’enfant en tant qu’il est séparé d’elle, et a donc des besoins qui ne sont pas les siens.

Tom, deux ans, est inhabituellement grognon et pleure beaucoup.
Il vient d’avoir une petite sœur et son entourage inquiété par cette manifestation de douleur, interpréte ses pleurs comme étant le résultat du changement important survenu dans la famille.
Le pédiatre consulté par hasard pour une visite de contrôle, diagnostique une otite et prescrit des antibiotiques. Tom retrouve rapidement sa bonne humeur et découvre avec curiosité sa petite sœur.
L’inquiétude teintée de culpabilité des parents les conduit à interpréter de travers, à injecter (trop) rapidement du sens en connectant à tort deux événements distincts l’un de l’autre. Là ou se manifestait une douleur du corps, ils interprètent une douleur affective.
On peut considérer que dans ces deux exemples d’interprétation, c’est la projection de la problématique des parents qui vient à la fois soutenir et entraver la lecture du comportement de l’enfant.

Dans la formidable version de Cendrillon proposée par le metteur en scène Joël Pommerat, la petite Sandra au chevet de sa mère mourante, interprète les paroles quasi-inaudibles de celle-ci comme une injonction qui la poussera toujours vers le pire et le plus difficile, tout en la préservant du deuil véritable, corrélatif d’une perte irrémédiable.
« Entre marâtre et marraine », Cendrillon sortira pourtant de cette fiction ravageante, et forte d’un nouveau savoir acquis sur la perte et le manque, délivrera le prince du mensonge qui le figeait.
Là, l’interprétation vient clairement à la place du trou laissé béant par la mort de la mère.
Cendrillon / Cendrier s’abime dans les taches ménagères les plus sordides pour pouvoir penser sans cesse à sa mère, condition absolue mais erronée, pour que celle-ci ne meure pas « vraiment ».

L’interprétation par le moi, l’interprétation par l’angoisse et la culpabilité, l’interprétation comme écran à la perte sont donc trois des écueils propices au malentendu.

La formation personnelle du psychanalyste passe par une résolution suffisante de son propre cas pour que son écoute professionnelle soit en quelque sorte épurée de ces processus.
Il peut alors écouter chaque analysant qui s’adresse à lui, ainsi que l’indiquait Freud, comme si c’était le premier, sans rabattre les particularités de la souffrance énoncée sur ce qu’il connaît déjà.
L’analyste vise plutôt à extraire le particulier de chaque cas, à repérer la chaine signifiante qui constitue chaque sujet comme le souligne Jacques Lacan, au Un par Un.
La relation analytique produit une version en quelque sorte expérimentale, in situ, des modalités d’investissement de l’analysant.
Deux versants sont donc d’emblée à l’œuvre : d’une part ce qui s’énonce de la plainte, de la part de souffrance qui justifie toujours la démarche d’entrée en analyse, et d’autre part ce qui s’instaure dans le cadre de la séance, la façon dont le sujet y investit sa mise, la place à laquelle il situe l’analyste dans les défilés de la demande.
Cette place est teintée pour chaque sujet par la répétition de motions affectives anciennes s’actualisant, dans le transfert.
C’est le repérage de ces particularités propres à chaque cas, qui permet l’interprétation.

Trois vignettes cliniques
Monsieur N. me rencontre au décours d’une blessure amoureuse.
S’il est très rapidement soulagé par la parole de la souffrance qui l’a amené à consulter, il est dans le même temps, très désorganisé par nos rencontres. Il se perd dans l’escalier, sonne à ma porte et n’y est plus lorsque je viens lui ouvrir, interprète mes attitudes, mon silence, mes paroles à son désavantage, organisant dans la séance même, le rejet, l’exclusion, dont il vient se plaindre.
Sa demande d’interprétation est immense mais toute parole de ma part, est immédiatement désavouée avec impatience.
Il faudra beaucoup de temps et la mise en place d’un dispositif « sur mesure » pour sortir de la persécution et engager une relation analytique plus apaisée.

Ce qui s’actualise de la problématique de Monsieur N. dans le transfert est un rejet inaugural. Il est né pourrait on dire par surprise, alors qu’il n’était pas attendu et du plus loin qu’il se souvienne, ne fut pas accueilli avec beaucoup d’enthousiasme, étant toujours dans sa famille celui qui est différent des autres.
Ce point toujours très vif ramenant sans cesse à l’exclusion première, était au premier plan dans nos rencontres. Il leur imprimait un style inconfortable, orientant un mode de présence plutôt compact de l’analyste, et réduisit longtemps l’intervention possible à un : « je vous écoute » nécessaire et suffisant.
Un espace put enfin s’ouvrir, une forme d’alliance dans la relation analytique, permettant d’abord de réduire l’histoire familiale à quelques signifiants clefs, puis de les séparer peu à peu de leur part de douleur.
Le lien social toujours difficile dans le passé s’en trouva apaisé. De nouvelles relations virent le jour.
Le monde de Monsieur N. n’était dès lors, plus aussi hostile qu’il l’avait été.

Mademoiselle S., professeur des écoles, souffre d’infections ORL à répétition.
Aux médecins qu’elle consulte, elle ne manque jamais d’évoquer son « anorexie », ce qui a pour effet d’écourter les consultations sur ce verdict : « c’est psy ».
De guerre lasse, elle vient donc me consulter et malgré ses premières réticences s’installe dans la parole avec assiduité.
Née après deux garçons à la personnalité très affirmée voir brutaux avec elle, dans une famille de grands parents et parents alcooliques, elle est d’emblée considérée comme fragile et « faisant des histoires pour rien ». L’école où elle fait en CP la rencontre d’un instituteur qui la remarque et l’encourage, détermine son orientation du coté du savoir et du monde de l’enfance. Ceci l’isole davantage encore des modes de jouissance prévalent dans son cadre familial ou elle est considérée comme l’intello et réduite au silence.
Lorsque je la rencontre son univers est figé et quasiment réduit à l’espace de sa classe maternelle qu’elle appelle souvent sa chambre. Par la « grâce du transfert » qui prend dans un de ses rêves la couleur des fruits de la passion, son monde se desserre peu à peu, elle s’alimente mieux et note clairement un « plus de vie ».
Toutefois les infections ORL à l’origine de sa démarche persistent et je l’incite à consulter cette fois un spécialiste.
Elle sera finalement opérée avec succès d’une anomalie constitutionnelle jamais diagnostiquée dans le passé.
Enfin soulagée de ses maladies récurrentes par la chirurgie, et allégée d’identifications oppressantes par son travail analytique, elle décide de partir en province avec son nouveau compagnon et de fonder une famille.
L’interprétation du généraliste : « c’est psy », l’amène à traiter l’anorexie et le mal de vivre dont elle ne se plaignait pas, l’érigeant plutôt en style d’être au monde.
L’expérience analytique aux couleurs des fruits de la passion lui permet de changer son cap existentiel et de se ré adresser pourrait on dire, « sans étiquette psy » à la médecine qui cette fois parvient à la soigner.

Lorsque je la rencontre pour la première fois Madame O. impose comme condition à nos rencontres un horaire unique et un tarif fort bas qu’elle annonce comme non négociables, ce que je ne commente pas.
A notre seconde rencontre elle m’annonce : « j’ai vraiment tout fait pour me faire jeter lors de notre première séance », et elle rectifie d’elle même en fonction de ce qui lui semble acceptable.
Pour ce sujet dont le moins qu’on puisse dire est que ses besoins n’ont pas été accueillis avec justesse dans l’enfance, la structure bourreau / victime est prévalente et s’actualise dans de nombreuses circonstances de ses relations professionnelles et privées.
Tandis que ses rêves indiquent clairement qu’elle peut se situer tour à tour à ces deux places - ce qui s’était actualisé dans le transfert dès notre première rencontre - elle se plaint à l’analyste de tourner en rond.
« Et bien moi je ne trouve pas ! » dit l’analyste qui choisit de déranger par l’interprétation la structure binaire à l’œuvre. En portant l’accent sur deux petites scènes récentes ou au contraire elle s’est clairement située en tiers salvateur dans des situations ou elle était le témoin de maltraitances, l’interprétation permet un effet de surprise d’ouverture et d’allégement.

Si ces vignettes cliniques illustrent différentes occurrences possibles de l’interprétation, elles ne prétendent ni clore la question ni en présenter un répertoire complet. Elles tentent plutôt d’illustrer la dimension de construction au cas par cas présente pour chaque analysant.
L’interprétation analytique selon Jacques Lacan, vise à « déranger la défense » du sujet pour lui permettre d’apercevoir ce qui lui demeure opaque.
Elle ne vise pas la profusion du sens mais au contraire, au delà des fictions, la réduction au noyau de réel constitutif du sujet.

Véronique Eydoux