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Photographier l’ailleurs

Jérémie Dru est photographe, architecte et membre du collectif Gvng. La pratique photographique qu’il se propose d’éclairer ici est une recherche sur le possible et le réel des lieux que nous habitons. Une manière de concevoir l’instrument de captation qu’est l’appareil photographique à partir d’une lecture personnelle de la physique quantique. La photo devient alors l’outil d’une interprétation ouverte du monde.

L’impression d’instantané se dégageant des photographies est trompeuse : le principe même de la photographie est de capturer de la lumière durant un intervalle de temps plus ou moins long. L’évolution des techniques de la photographie a tendu à raccourcir l’intervalle de temps nécessaire à fixer une image visible et à se rapprocher de plus en plus de la capture d’un instantané mais une photographie reste malgré tout la capture de la lumière dans un espace donné durant un temps donné.

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Jérémie Dru

Cette particularité de la photographie laisse une certaine latitude à l’interprétation du photographe, qui peut déformer le réel mais aussi tenter de s’extraire de sa subjectivité pour donner à voir des scènes qui ne semblent pas exister.

Au début du XXème siècle, la mécanique quantique, qui régit l’infiniment petit (à l’échelle atomique et subatomique) et la relativité générale, qui régit l’infiniment grand (à l’échelle des astres) commencent à mettre en évidence que les lois qui sous-tendent l’univers ne sont pas toutes perceptibles avec nos yeux, et qu’elles peuvent rentrer en contradiction avec des certitudes profondément ancrées dans notre corps.

Ainsi, il est très difficile de se représenter que le temps puisse se dilater ou se contracter sous l’influence de la gravité ou que l’incertitude intrinsèque aux lois de la physique quantique puisse engendrer une infinité d’univers parallèles (ou du moins d’univers divergents).

Le temps n’est pas une droite qui file sans jamais se retourner. « Le futur existe déjà, le passé existe encore. » [1] Quant à notre univers, il n’est qu’une version d’une multitude d’univers possibles. « L’univers ne suit pas une existence ou une histoire unique mais toutes les versions possibles de l’univers coexistent simultanément au sein de ce que l’on appelle une superposition quantique » [2].

Notre connaissance du monde est limitée par le prisme de notre perception. Selon Stephen Hawking, « on ne peut extraire l’observateur – nous en l’occurrence – de notre perception du monde, car celle-ci est créée par nos organes sensoriels, et notre façon de penser et de raisonner. Notre perception n’est pas directe, elle est construite à travers la lentille qu’est la structure d’interprétation de notre cerveau ».

La photographie permet la capture d’un espace-temps malléable : on peut aller à l’encontre de cette volonté du photographe de retranscrire fidèlement le réel en fragmentant les espaces saisis et les temps d’exposition non nécessairement linéaires sur une seule photographie. La photographie devient alors la technique artistique sans doute la plus à même d’évoquer ces théories scientifiques qui bouleversent la perception de notre environnement.

Faire apparaître des lieux imperceptibles, confondre des espaces dans une même portion de temps, devient alors un jeu pour le photographe qui ne cherche plus à représenter le réel, mais le possible. Se détacher de l’image que l’on fabrique avec notre corps, s affranchir du prisme qui nous sert à interpréter notre environnement, que l’on perçoit comme statique, pour le faire entrer en résonnance à travers des superpositions intentionnelles ou pas d’univers. On pourrait dire du photographe qu’il rêve ou fantasme son environnement, lui ne cherche qu’à entrevoir la quintessence de ce qui l’entoure.

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Jérémie Dru

Des scientifiques ont découvert que de la lumière issue du Big Bang voyageait dans l’univers, ce qu’on appelle le rayonnement fossile. En l’étudiant, ils ont pu percevoir les premiers instants de l’univers. Comme le rayonnement nous offre une trace des premiers moments de l’univers, l’appareil photo permet d’entrevoir les traces d’une ville qui a existé, existera ou n’existera peut être jamais.

Tel Italo Calvino évoquant dans ses villes invisibles des traits caractéristiques de villes imaginaires pour symboliser la ville véritable, le photographe échafaude des superpositions oniriques pour suggérer les principes ineffables administrant notre monde.

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Jérémie Dru

GVNG (Louis Befve, Jérémie Dru)
                                                                                                                                                                                                                              
Pour voir d’autres photographies de Jérémie Dru : jeremiedru.tumblr.com
Pour voir le travail du collectif GVNG : gvng.fr