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Philippe Étesse, La traversée du comédien en scène

Philippe Étesse est un comédien français, il a joué à la fois au théâtre et au cinéma. Ancien pensionnaire de la comédie française, il livre une réflexion personnelle sur la pratique de l’interprétation du comédien et de sa technique en soulignant les plaisirs et les difficultés qui font le quotidien de ce métier.

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Philippe Étesse - photo de Charles Dubois

Le Temps Imaginaire : Selon vous, vers quoi tend, ou devrait tendre, une interprétation ? Est-ce par exemple à une fidélité au réel ?

Philippe Étesse : Ça peut l’être mais, dans toute forme d’interprétation il y a une forme de création. Il ne faut pas forcément que ce soit un reportage. Il me semble qu’il faut qu’il y ait de la place pour le rêve. Même quand on joue des choses très réalistes, il faut que ça puisse avoir des ouvertures oniriques, des extrapolations, par rapport aux sentiments, au cœur… Il n’y a pas d’interprétation figée, c’est comme ça que je vois les choses.
On découvre beaucoup à jouer ou à dire des textes, cela crée des ouvertures sur des paysages auxquels on ne pensait pas avoir accès. Mais ça doit rester dans la rigueur du texte écrit et, en même temps, chaque mot peut donner, ouvrir des fenêtres ou des portes sur des univers qui au départ paraissaient limités.

Le Temps Imaginaire : Pour que le texte marche, ne faut-il quand même pas qu’il soit crédible, plausible … ?

Philippe Étesse : Bien sûr, il y a toujours une forme d’action. Il y a une construction et – pour les acteurs – il faut qu’il y ait un élément… dramatique disons. Raconter une histoire c’est un personnage qu’il faut situer dans une époque, dans un style, dans un décor… On a beaucoup parlé de la règle des trois unités. C’est souvent le cas de la tragédie, qui se passe dans un temps donné, fixe et dans un univers clos. Mais quand on lit des romans de Balzac, c’est beaucoup plus ouvert.

Le Temps Imaginaire : S’il faut à la fois respecter la rigueur des mots, et en même temps donner du rêve, de la vie. Est-ce que c’est seulement l’interprétation du comédien qui est en jeu, ou bien d’autres éléments, tels que la mise en scène et le décor ont aussi un rôle ?

Philippe Étesse : Oui, c’est capital. Il y a trois intervenants dans cette affaire ; et peut-être même quatre avec le public. Il y a l’auteur qui écrit un texte, et quand on à la chance d’avoir un auteur vivant, il participe souvent aux répétitions. Et lui-même vous dit parfois qu’il n’avait jamais imaginé qu’un personnage puisse aller dans telle ou telle direction. Lui, écrit une chose, le metteur en scène lit ce qu’il a écrit et y apporte sa propre dimension, sa vision et l’acteur enfin, sous la direction du metteur en scène, la joue.
Se mettre en scène tout seul c’est très difficile. J’admire ceux qui le font. Souvent ce n’est pas très souhaitable parce que pour être totalement libre il faut être pris un peu en charge. D’une part, par un auteur et puis d’autre part par un metteur en scène qui essaie de vous aiguiller là ou vous-même vous ne savez peut-être pas que vous pouvez aller. Soi-même on a un peu, comme on dit, des ‘images de marques’, c’est-à-dire qu’on a son fond de commerce. On sait ce qui marche ou ce qui ne marche pas. Et souvent le metteur en scène débloque en vous des aspects que vous ne soupçonniez pas, vous vous découvrez en train de faire des choses que vous n’imaginiez pas faire au début des répétitions. Certains personnages évoluent et s’écartent de la direction que l’on croyait balisée au début des répétions. On a besoin de l’œil du metteur en scène.

Le Temps Imaginaire : Que pensez-vous alors des humoristes qui semblent se mettre souvent en scène eux-mêmes ?

Philippe Étesse : Pas tous. Il faut d’abord voir que souvent ils n’ont pas de mise en scène, ils bougent sur un plateau, oui. Mais c’est souvent très limité. Probablement parce que ce sont des monologues qu’ils ont écrits ou fait écrire par d’autres. Thierry Le Luron n’écrivait pas ce qu’il disait. Ensuite, ils se font souvent mettre en scène. Je travaille actuellement sur le projet d’un long monologue. Ce sera mis en scène, j’en ai besoin. Il faut scénariser, même quand c’est un monologue.
La radio fait rêver pour ça. Quand j’étais môme, j’étais très sensible aux émissions que j’écoutais un peu sous le manteau. Il y avait les maîtres du mystère de Germaine Beaumont et Pierre Billard… On imaginait plein de choses autour de cette voix que l’on entendait. D’abord un physique, quelqu’un, un peu comme avec roman… C’est le domaine du rêve complet. Là, c’est l’auditeur qui fait sa mise en scène.

Le Temps Imaginaire : Quelles influences les autres comédiens ont-ils ? On imagine que le texte que l’on se représentait soi-même est d’un coup modifié à plusieurs car c’est avec les autres comédiens que le travail d’interprétation se fait ?

Philippe Étesse : Pour une distribution, on commence par une lecture personnelle et si on est d’accord pour la pièce, on apprend après qu’il y aura untel et untel… On se réunit tous pour une première lecture. À ce moment le metteur en scène donne son point de vue sur les choses, on essaie de définir un voyage en commun avec le chef d’orchestre qui montre les éléments de décors et les costumes que vous aurez.
On ne joue pas de la même manière selon la façon dont on est habillé, selon que ce soit une pièce d’époque ou une pièce contemporaine. Il y a des styles à respecter. Je sais qu’à une certaine époque tout le monde jouait en blue-jean, en frac, pour donner une espèce d’autre vision des tragédies. Mais ce ne sont pas des trouvailles qui vous permettent d’avoir une idée ! C’est Patrick Besson qui m’avait dit ça, c’est assez juste : si on a une idée directrice – en principe un auteur en a une – il faut monter la pièce comme cela a été écrit, dans le style que l’auteur a voulu. Il faut respecter les conditions qu’il y avait au départ. Ensuite si l’on joue une pièce écrite il y a cent-cinquante ans, on va forcément y apporter quelque chose. On ne peut pas dire qu’on va la jouer comme à l’époque puisque l’on n’a pas l’âge de l’époque. Mais on peut être fidèle à ce que l’on imagine être l’idée de l’auteur, pour ne pas le trahir. En revanche, aller un peu au-delà, c’est périlleux.
Pirandello assistait à toutes les répétitions de Six personnages en quête d’auteur. Et un jour une comédienne lui demande « maître, pourquoi au premier acte je dis cela, puis au troisième je dis une chose qui me semble en contradiction. Alors, à quoi il faut que je pense ? » et il répond « Mais Madame, je ne sais pas, je ne suis que l’auteur ! » Sous-entendu faîte votre métier d’actrice. Dans la vie, il nous arrive aussi d’être contradictoire.
Un autre exemple : Charles Dullin faisait travailler un jour un rôle à une actrice, et lui dit « dans quinze jours on reverra la scène ». Deux semaines après elle repasse la scène en essayant de faire scrupuleusement ce qu’il lui avait dit. Il l’arrête et lui dit « c’est pas du tout ça, pourquoi vous jouez comme ça ? — Mais vous m’avez dit de jouer comme ça il y a quinze jours… — Eh bien, additionne ! » On peut voir les choses sous un autre angle et elles s’ajoutent. C’est ce qui donne de la patte, une épaisseur où le personnage n’est pas réduit à la réplique. Il n’y a jamais qu’un seul sens au théâtre, on ennuie très vite le public sinon. Plus le personnage est riche, plus le spectateur est sous le charme.

Le Temps Imaginaire : Mais n’y a-t-il pas aussi des difficultés à travailler avec d’autre personnes ?

Philippe Étesse : Il y a toujours des gens avec qui on s’entend plus ou moins. Moi j’ai eu beaucoup de chance à cet égard, j’ai joué plusieurs pièces avec des acteurs que je retrouvais : Samuel Labarthe, Marie-France Pisier et Christophe Malavoy par exemple. On était heureux de se retrouver. Il y avait une complicité de scène qui s’était créée. C’était un plaisir et en plus on était payé, un bonheur !

Le Temps Imaginaire : Cela arrive-t-il aussi que différentes visions de l’interprétation se confrontent ?

Philippe Étesse : Il y a des moments pénibles quand ça arrive. Même avec des metteurs en scène, j’en ai eu, je ne citerais pas de nom. Des camarades aussi, ont eu à souffrir parfois d’une espèce de sadisme de la part de certains metteurs en scène. Parfois ça marche, peut-être aussi parce que ce sont des gens de talents, mais on se demande pourquoi ça a été monté comme ça.
Moi j’ai cru une fois, jouer une pièce très drôle, et l’auteur qui était venu aux premières répétitions, hurlait de rire, il m’avait félicité. Puis très vite le metteur en scène voulait que ce soit sordide, que tout le côté comique ne sorte pas, parce qu’il y avait un mort sur scène… De là naissait pourtant un tragi-comique selon moi. Ça créait des décalages. Avec ce que le metteur en scène avait monté il n’y avait plus de comique du tout, et l’auteur était atterré à la représentation. C’est une vision de metteur en scène qui a beaucoup contraint les acteurs. Les réactions de l’auteur peuvent laisser penser qu’il avait mal vu, mal compris comment il fallait monter la pièce…

Le Temps Imaginaire : Le temps modifie aussi les interprétations. Par exemple, le Misanthrope est souvent mal compris. Michel Fau dit que c’est une pièce baroque et qu’elle est jouée de façon romantique la plupart du temps. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Étesse : Je crois que le texte sort admirablement quand on le prend en pleine poire, il est très balancé. Comme il devait l’être à l’époque. Je ne sais pas si on jouait tellement la comédie, on déclamait beaucoup plus.
D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps le Conservatoire national d’art dramatique s’intitulait le Conservatoire de déclamation. On articulait énormément, psalmodiait presque, balançait le texte pour qu’on entende le mot. Les modernes à coté, sont parfois dans l’excès contraire et l’on ne comprend plus ce qu’ils disent. C’était le style de l’époque, un style épique, mais certaines pièces sont difficiles à jouer autrement. L’Aiglon par exemple, si on ne le joue pas en y croyant à trois cents pour cent ça tombe à plat probablement. Cyrano c’est encore autre chose, il y a des grandes envolées, et des passages beaucoup plus parlés. La tragédie est beaucoup plus parlée aujourd’hui.

Le Temps Imaginaire : Y a-t-il un rapport entre les comédiens et les spectateurs qui influence l’interprétation ?

Philippe Étesse : Il est vrai qu’entre nous on se dit beaucoup de choses, « ce serait bien si tu faisais comme ça, si à ce moment là tu détournais la tête ça m’aiderait… » Le public, on y pense pas. Mais d’un autre côté on fait tout pour le public, parce que c’est quand même le personnage principal : sans lui il n’y a pas de pièce. C’est délicat à dire, on monte la pièce pour qu’elle soit présentée telle que l’on imagine qu’elle doit être jouée, sans aucune réaction du public.
Puis quand le public est dans la salle alors là on découvre… c’est le quatrième mur. On fait tout pour et tout à coup, il y a cette salle pleine devant nous. Le rapport avec le public est absent, à moins de grande complaisance : si quelqu’un rit tout à coup l’acteur va en rajouter, il va se mettre à lui parler. Pour moi, ça n’est pas au public de faire le spectacle, le public apprécie le spectacle qui a été monté dans un certain style et un certain esprit. Sinon, très vite on en rajoute là où ça fait rire. À la comédie française c’est une coutume pour la dernière de se faire des blagues, Jean-Paul Roussillon n’aimait pas ça. Pour lui, les dernières devaient terminer le mieux possible.
Une représentation théâtrale c’est un peu comme une traversée en quelque sorte, au début tout va bien, on largue les amarres, l’eau est calme. Mais tout à coup, il peut y avoir des pépins en scène, quelqu’un qui a un trou, une catastrophe, un spectateur qui se trouve mal, qu’est-ce que l’on fait ? On continue le spectacle ? Il y a mille choses qui peuvent arriver, comme une traversée. À la comédie française on minute toujours les spectacles, et à trente secondes près, les spectacles ont la même durée, ils sont tenus. Pourtant ça n’est pas un film !

Le Temps Imaginaire : Mais entre le cinéma et le théâtre, l’interprétation ne connaît-elle des particularités et des différences ?

Philippe Étesse : C’est-à-dire qu’au théâtre il faut quand même aller chercher le spectateur ; aller dans la salle. Il faut évidement se faire entendre par les premiers rangs, mais au fond et au balcon aussi. C’est une question d’articulé et de timbré. Au cinéma il y a la technique – les micros – mais si on n’articule pas on n’entendra pas non plus. Sans que cela ne paraisse tangible, il faut faire l’effort d’articuler et de se faire comprendre, même si on peut jouer avec un volume très faible ; là où au théâtre, les gens foutraient le camp en criant « Plus fort ! ».
Au cinéma, c’est le spectateur qui vient à vous. La caméra vient sur vous, elle vous investit. Au théâtre vous êtes sur scène et il faut investir la salle. Je ne peux pas très bien expliquer cela, mais on le ressent tout de suite en scène, si ça marche avec le public ou pas, s’il nous écoute ou pas. C’est très perceptible pour un acteur, mais difficilement racontable. Au cinéma on n’a pas ça, la technique vient à vous, et on se voit ensuite. Quand vous tournez une scène au cinéma, on peut considérer qu’il n’en reste que vingt ou trente pour cent à la fin. Il y a tout le montage qui s’ajoute par la suite, c’est toute une cuisine. Quand vous avez fini de tourner un film, ça commence pour les techniciens ; il faut le monter, le bruiter, étalonner la lumière…

Le Temps Imaginaire : Est-ce qu’il y a une méthode, une manière de travailler l’interprétation ? On pourrait peut-être évoquer le travail du texte en premier lieu…

Philippe Étesse : Il faut l’apprendre, alors on apprend beaucoup plus vite quand on répète avec les partenaires. C’est beaucoup plus compliqué d’apprendre un texte seul que de l’apprendre en répétant, parce qu’il y a plusieurs mémoires qui se greffent là-dessus. D’une part, il y a la mémoire du texte, mais d’autre part, il y a aussi la mémoire visuelle, et la mémoire qui vous est suggérée par les répliques de l’autre avec sa voix. On apprend son texte, mais aussi celui de l’autre.
Puis il y a une chose qui vous aide beaucoup aussi par rapport à la mise en scène, c’est que le texte est fixé au travers d’une mémoire dans l’espace : si on se demande ce que l’on va dire dans quatre répliques, c’est la panique. Mais au moment où vous aurez à dire cette réplique, vous vous trouverez un peu plus loin, en train de saisir un verre… et là, le texte va vous venir parce que ça vient en même temps.
Je travaille sur des textes pour une lecture en ce moment, et comme je n’ai pas de partenaire, ça rend le travail plus difficile. Pour apprendre je m’isole dans le transport, dans la rue, en marchant, en faisant du vélo… Chez moi c’est plus difficile, j’ai des choses à faire, le téléphone sonne…

Le Temps Imaginaire : Les textes peuvent avoir des styles très différents, est-ce que ça demande des méthodes d’apprentissage différentes ?

Philippe Étesse : Les textes les plus difficiles sont ceux de Molière, je ne sais pas pourquoi, le style me donne du mal. Mais une fois qu’on sait les textes de Molière, on les sait pour la vie. Un des textes les plus difficiles à me mettre en tête, c’était lorsque je jouais Cléanthe dans l’Avare avec Michel Aumont. Molière dit les choses en trois fois et différemment, c’est l’époque qui veut ça. Et bizarrement la prose de Molière est beaucoup plus difficile à apprendre que les vers. Les textes de littérature pure sont aussi difficiles. J’avais fait une lecture de Proust, j’aime beaucoup ses textes mais à apprendre ce n’est pas évident.
Les textes de Patrick Besson que j’apprends en ce moment, ne sont pas évidents non plus, il y a un style très précis, c’est très bien écrit, on ne peut pas dire un mot pour un autre sans le trahir. Moi je m’astreins, à exactement dire ce qui est écrit, et pas « ce n’est pas grave, si je dis car au lieu de mais », non. Quand ça arrive, quand tout à coup on a un trou sur scène, là peut-être oui. Mais pas autrement.
Bizarrement d’ailleurs dans les pièces classiques en vers, il m’est arrivé de ne pas trouver le mot, et je trouvais alors un mot qui voulait dire la même chose et avec la même rime. Le trou de mémoire ça fout les jetons, mais au moment où ça arrive, on peut avoir une espèce de culot. Annie Ducaux, je me souviens que quand elle avait un problème, elle marmonnait, mais très fort – les gens se disaient « tiens, on a mal entendu » – puis elle renchaînait en articulant parfaitement. C’était drôle.
Pour la mémorisation, je crois que je vais essayer d’écrire, c’était la méthode de Denise Grey. Dans sa loge elle avait un cahier dans lequel elle écrivait tous ses rôles, où toutes ses scènes étaient recopiées. Je crois que je vais faire un double du texte moi aussi.

Le Temps Imaginaire : Pour interpréter un personnage, son caractère en particulier, est-ce qu’il est utile de lire des analyses ou des études sur ce personnage pour bien le comprendre ?

Philippe Étesse : Oui, ça vaut mieux. Mais on peut découvrir aussi. J’admire les gens qui disent bien se connaître. Moi, plus ça va, plus je me découvre, on croit que l’on se connaît bien mais tant que l’on a encore un parcours à faire il faut rester humble.
On peut commencer par voir ses possibilités, ce qui fait l’éventail, la palette d’un acteur. Le peintre se révèle dans son œuvre. L’acteur qui fait une magnifique interprétation, il n’en est pas forcément conscient, il se rend compte au fur et à mesure qu’il est capable de faire des choses. Les critiques nous font voir parfois des choses que l’on ne soupçonnait pas du tout, l’œil de l’autre vous révèle. Sinon on reste tout seul devant sa glace, mais souvent les acteurs, bien que narcissiques et complaisants, nous ne sommes pas contents de nous, il y a une exigence.

Le Temps Imaginaire : Pour bien jouer une émotion, est-ce qu’il est intéressant d’aller la trouver en soi-même ?

Philippe Étesse : C’est souvent sur le vécu, bien sûr. Il y a aussi des choses que l’on ne peut pas avoir vécu ou même vivre : si on joue un assassin par exemple, il n’est pas conseillé de tuer quarante personnes avant pour savoir comment jouer le rôle. Mais il faut être crédible.
Quand on a un peu vécu, on sait à quoi correspond sa méthode pour souffrir, il y en a à qui les larmes viennent tout de suite. Mais soi, on s’en fout, c’est les autres qu’il faut toucher. Ce n’est pas parce que vous pleurez en scène, que les spectateurs vont pleurer, ça n’à rien avoir. On s’aperçoit que quand il y a une belle situation, issue d’un bon texte, ça vient, avec toute la mise en scène qui porte.

Le Temps Imaginaire : Est-ce que le travail se fait différemment en fonction des représentations ?

Philippe Étesse : C’est plutôt comme si on commençait tout à zéro à chaque fois. Quand on rejoue une même œuvre, par contre on a des repères. La première pièce que j’ai jouée, on l’a joué mille fois. Après il y a un danger de routine. Je me suis surpris à l’époque, à dire une réplique alors que je pensais à autre chose, je n’étais plus du tout en scène, la situation était similaire et c’était automatique. Ça m’a fait peur.

Le Temps Imaginaire : Mais toutes les répétitions qui ont lieues déjà avant la première, est-ce qu’elles n’amènent pas aussi cette routine ?

Philippe Étesse : C’est-à-dire que l’on répète scène par scène en général, on ne file la pièce qu’à la toute fin. Pour se donner le rythme, sinon c’est dans le désordre. Donc ça construit la pièce, ce sont des tâtonnements. On discute avec le metteur en scène de ce que l’on ne sent pas. Comment il faut le faire. On essaie des choses qui parfois marchent. C’est l’alchimie du travail du metteur en scène avec les acteurs et éventuellement avec l’auteur si c’est possible. C’est un travail passionnant, un puzzle dont on a les pièces et dont on se demande comment faire pour l’assembler.
On fait de la psychologie aussi, parfois à deux balles certainement, mais ça nous aide. On essaie de trouver des raisons à des répliques que l’on a du mal à sortir. Parfois quand on connaît le texte on est saturé, il ne nous parle plus. Pour cela lors de la première on est surpris des réactions du public, et les choses ne fonctionnent pas toujours comme on pensait.

Le Temps Imaginaire : Y a-t-il aujourd’hui une vision de l’interprétation, qui domine ? Comme celle d’un professeur dont on voudrait suivre l’enseignement par exemple ?

Philippe Étesse : Je ne sais pas. Il y a des choses différentes. Quand on travaille une scène, en tant qu’élève au conservatoire ou au centre de la rue Blanche, on travaille de personnages. Par exemple, vous passez la scène de Perdican dans On ne badine pas avec l’amour. Ce sont des exercices, mais travailler un rôle ça suppose de travailler un style, une époque, un personnage…
Je travaillais avec Jean Laurent Cochet en tant que metteur en scène, mais c’est aussi un immense professeur. Quand il parle des personnages, c’est un régal. Il connaît tout le répertoire classique et une grande partie du répertoire moderne. Lorsqu’il vous indique une manière de jouer c’est respectueux du style, de l’époque, du personnage, de ce que l’on sait de la grande tradition… Tout ce travail là fait, le comédien peut y ajouter sa personnalité. Et on peut avoir l’impression que ça a été écrit hier, parce que ça nous parle.

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Philippe Étesse - photo de Charles Dubois

Le Temps Imaginaire : Cette distance par rapport à soi-même, elle semble être en rapport avec le paradoxe sur le comédien de Diderot, pouvez-vous nous en parler ?

Philippe Étesse : C’est un mystère pour moi. Je suis incapable de dire ce qu’est un acteur, ce qui ne l’est pas. Je ne sais pas ce que c’est.
J’ai tendance à être très spectateur quand je vois les autres : ou je trouve ça formidable, ou je m’emmerde. En plus je suis très bon public, presque ‘boniche’. Au cinéma, il m’arrive souvent d’avoir la larme à l’œil très facilement. Je crois à tout ce que l’on me dit, quand c’est bien fait. Je marche à cent pourcent dans la magie.
Je ne sais pas parler de ce métier en fait, je ne peux qu’essayer par approximations. Je dirais presque que ces textes autour du paradoxe du comédien ne m’intéressent pas trop. Je comprends très bien que ça puisse intéresser les gens qui ne sont pas acteurs. Moi je ne sais pas trop en parler, je fais le métier du mieux que je peux, avec des succès et des bides, des bonheurs et des doutes… J’aime ce métier et les gens avec qui je le fais. Ce sont des émotions – le trac notamment – qui nous unissent.
Ma première pièce au théâtre de la Madeleine, j’avais vingt ans, j’avais le rôle principal. J’étais derrière le rideau parce que je commençais, et petit à petit j’entendais le brouhaha monter derrière le rideau. Je me suis dis « je vais mourir », je souhaitais que le théâtre s’écroule. Et puis le rideau s’est levé, j’avais le cœur à deux cent à l’heure, j’ai vu cette salle pleine. J’ai pris une respiration et c’était parti, le trac était parti. Mais quelle excitation… en sortant de scène je n’avais qu’une envie c’était d’y retourner !

Entretien réalisé par Louis Vitalis et Adrien Monat