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Que se serait-il passé si...?

Pierre Fasula, docteur en philosophie, est l’auteur d’une thèse intitulée : Musil, Wittgenstein : l’homme du possible. Il se propose ici d’analyser de manière critique les traits d’une histoire fictionnelle et d’expliquer les possibilités liées une question commune à tout un chacun, « que se serait-il passé si ..? ».

Pour aborder la question des rapports entre histoire et fiction, nous n’examinerons qu’un cas particulier : ces rapports sont en effet trop différents et trop complexes pour être traités de manière générale seulement en quelques pages. Ce cas est celui du raisonnement contrefactuel, qui pose la question de savoir ce que nous faisons vraiment lorsque nous affirmons : « si telle chose s’était produite, alors il s’en serait suivi telle ou telle chose. »

Que les raisonnements contrefactuels aient un intérêt, notamment en histoire, on n’en doutera pas, alors même qu’il s’agit d’imaginer quelque chose qui ne s’est pas produit ainsi que ses conséquences, pour comprendre le réel. On en trouve de bons exemples dans le livre de Geoffrey Hawthorn, Plausible Worlds [1], où ilexamine les cas de la peste et de la fertilité en Europe du 14e au 18e siècle, de la division de la péninsule coréenne en 1945 et enfin des peintures du Duccio fin 13e début 14e. Selon l’auteur, raisonner de manière contrefactuelle montrerait, dans le premier cas, qu’« utiliser les alternatives suggérées dans la meilleure explication dont on dispose de ce que certains ont vu comme des faits “structurels” peut mettre en évidence que ces faits, après tout, ne sont pas si structurels » [2] ; dans le deuxième, qu’« utiliser les alternatives suggérées dans la meilleure explication dont on dispose d’une série de décisions pratiques peut montrer qu’on ne saisit pas des plans d’action alternatifs aussi facilement qu’on le pense » [3] ; dans le troisième, que « suivre les possibilités suggérées dans une explication peut amener à réviser la description initiale de ce que l’on doit expliquer » [4]. On soulignera le fait que l’objet de l’intérêt est de nature bien différente à chaque fois : il en va de la causalité de certains types de faits, de la rationalité de la conduite humaine ou encore de l’objet de l’étude historique.

Si on voit bien l’intérêt que peut trouver l’historien dans l’usage de ce genre de raisonnements, on en aperçoit aussi l’intérêt pour une philosophie de l’histoire. Ce genre de raisonnements permet, dans le premier cas, de distinguer des types de faits qu’on trouve dans le monde : des faits structurels, des faits qui ne le sont pas mais qui sont pourtant « massifs », des faits accidentels, etc. Autrement dit, il en va des catégories de choses que l’on trouve dans le monde, ainsi que de la causalité propre à chacune de ces catégories de choses. Dans le deuxième, ils mettent en évidence ce dont dépend la saisie des possibilités d’action, notamment les causes et les raisons de cette saisie.

Surtout, ces raisonnements sont l’occasion d’un certain nombre de distinctions conceptuelles fondamentales, par exemple entre le possible, le contingent et le nécessaire. On peut tout à fait imaginer que, si les Perses avaient gagné à Salamine, alors… Mais qu’on puisse développer une possibilité à partir de la victoire des Perses ne signifie pas nécessairement que cette victoire était possible : la victoire des grecs était peut-être la seule possibilité. Par conséquent, qu’on puisse imaginer d’autres points de départ ne montre pas que ce qui s’est produit de fait était contingent. En réalité, développer une possibilité comme on le fait dans un raisonnement contrefactuel, ce n’est pas juger de la possibilité du point de départ. Maintenant, à supposer qu’il n’y avait pas d’autres possibilités que la victoire des grecs, est-ce à dire que cette victoire était nécessaire ? En un sens, c’est bien le cas, au sens où cette victoire était irrémédiable, mais, en un autre sens, il ne s’agit pas d’une nécessité logique, puisqu’il est possible d’imaginer d’autres possibilités [5].

Ce type de raisonnement n’a de pertinence, notamment en histoire, qu’à certaines conditions. La première d’entre elles tient dans une distinction mobilisée par Stéphane Chauvierdans une conférence au Collège de France sur le sujet [6], à savoir la distinction entre écrire de l’« alter histoire » et procéder à des altérations sélectives et ciblées de l’histoire. C’est là toute la différence, selon S. Chauvier, entre imaginer un monde dans lequel MittRomney serait président et imaginer ce monde dans lequel MittRomney serait président. On pourrait baptiser autrement cette distinction : il s’agirait d’une distinction entre alternative externe et alternative interne. Dans le premier cas, nous parlons bien de Romney, mais il s’agit d’imaginer tout un monde, d’où une forme de vertige lié à l’usage du contrefactuel ainsi qu’une différence estompée entre l’histoire comme discipline et les arts de l’imagination. Dans le deuxième cas, il s’agit de choisir un élément de ce monde, de notre monde, et, à partir de la modification fictive de cet élément, d’imaginer ce qui s’en serait suivi. Et c’est bien évidemment dans ce cas que le raisonnement contrefactuel a un intérêt pour l’historien : il permet en effet de mettre en évidence si ce n’est des relations causales, au moins des dépendances entre les événements de ce monde.

Là encore les développements de Geoffrey Hawthorn sont instructifs, puisqu’ils précisent comment faire pour que ces possibilités insérées dans le cours du monde soient pertinentes et instructives : « Elles ne doivent pas exiger que nous “détendions” le passé. Et les conséquences que nous tirons de ces alternatives devraient dès le départ s’accorder avec les autres cours de choses non modifiés dans ce monde. » [7]Autrement dit, elles doivent s’accorder en bonne partie non seulement avec les conditions initiales de l’élément que l’on modifie en imagination, mais aussi avec le cours du monde tel qu’il a eu lieu. Il s’agit d’imaginer ce qui se serait produit si…,toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire toutes choses étant égales aussi bien dans les conditions que dans le cours du monde.

Une fois établies la pertinence de ces raisonnements et ses conditions, reste à savoir quelle est la nature de ces raisonnements. Il est intéressant de constater que, dans son intervention, Stéphane Chauvier ne passe que peu de temps à décrire la manière dont nous raisonnons de manière contrefactuelle, sa description se résumant à cette affirmation : « Si un événement E se produit dans un contexte C et est suivi de G, l’opération du raisonnement contrefactuel consiste à remplacer E par E’, et on observe, on regarde. » Il est significatif que quelques minutes après, il en soit venu à parler de démarche expérimentale. Nous soutiendrons justement qu’il n’en est rien : que l’observation et le regard n’ont rien à faire ici et qu’il ne s’agit pas d’une expérimentation, même mentale.

Faire du raisonnement contrefactuel une expérimentation est un lieu commun, au moins depuis les développements d’Ernst Mach sur les expérimentations mentales, ou expériences de pensée, dans le chapitre XI deLa connaissance et l’erreur [8]. Ce qui pose problème, ce n’est pas qu’il s’agisse d’un lieu commun, mais le fait que ce lieu commun soit égarant d’un point de vue conceptuel, autrement dit qu’il nous fasse prendre un concept pour un autre. C’est ainsi qu’il faut comprendre, nous semble-t-il, la remarque de Wittgenstein sur le sujet : « Ce que Mach appelle une expérimentation de pensée n’est naturellement pas une expérimentation du tout. C’est au fond une considération grammaticale » [9]Le problème posé par les expériences de pensée n’est donc pas de nature épistémologique (au sens large) : il ne porte pas sur la capacité de l’esprit à effectuer ce genre d’expérimentation, sur la méthode ou les procédures à mettre en œuvre, ou encore sur les difficultés posées par l’objet particulier de ces expérimentations (une supposition, une possibilité). En réalité, le problème est conceptuel, il résidedans l’utilisationdu concept d’expérimentation pour décrire ce que nous faisons et que nous appelons habituellement « expérience de pensée » ou « expérimentation mentale ».

En quoi utilise-t-on à tort le concept d’expérimentation ou d’expérience à propos de ce genre de raisonnements et à propos des raisonnements contrefactuels en particulier ? Tout d’abord, si l’on continue à suivre Wittgenstein, l’analogie la plus pertinente n’est pas celle de l’expérimentation mais celle du calcul :

Si étrange que cela paraisse, cette invitation : « Suppose qu’il pleuvra demain » a ainsi une grande similitude avec l’invitation à écrire cette proposition comme le début d’un calcul. « Suppose la proposition » signifie : « Prends-là en considération ! », c’est-à-dire : « Réfléchis à ce qui s’ensuit ; par exemple à ce que tu ferais si elle était vraie. Bref, fais-en le point de départ d’une série de raisonnements et de déductions. » [10]

En même temps, on pourrait très bien objecter, semble-t-il, que, si le point de départ du raisonnement contrefactuel est analogue au point de départ d’un calcul, reste que l’on doit bien en observer les conséquences. En réalité, comme dans le calcul, il ne s’agit pas d’observer les conséquences d’une supposition initiale, mais de les tirer soi-même :

Si on dit en effet : « Supposé que les Boers aient gagné la guerre contre l’Angleterre », la prochaine question serait : « Et maintenant, quoi encore ? » Car cette proposition n’est pas encore terminée. On doit maintenant vouloir dire : alors ceci ou cela se produirait. [11]

C’est de part en part que le raisonnement contrefactuel n’est pas une expérimentation, quand bien même on qualifie cette dernière de « mentale ». En effet, alors que, dans une expérimentation, la modification effectuée volontairement pousse l’objet à réagir, dans un raisonnement contrefactuel, la modification imaginée nous pousse à continuer. Cela ne signifie pas que, dans le premier cas, la cause a des effets sur les choses, et, dans le deuxième cas, sur nous. C’est plutôt que, dans le premier cas, nous avons affaire à un rapport de cause à effet (nous sommes la cause de la réaction d’une chose), alors que, dans le deuxième cas, nous agissons (en énonçant une supposition) et devons continuer à agir (en en tirant les conséquences) pour que notre action soit sensée. Il en va de la différence entre causalité et action, ainsi que de la différence entre les effets d’une modification et le sens d’une action.
En même temps, pour tirer ainsi les conséquences de notre supposition initiale, nous avons bien besoin de connaître les rapports de cause à effet que l’on trouve dans le monde. Mais cette connaissance ne nous force pas à tirer telles ou telles conséquences : elle nous fournit des raisons de le faire. On retrouve alors par un autre biais la question des critères de pertinence des raisonnements contrefactuels : leur pertinence se juge à l’aune des raisons que nous offre notre connaissance du monde.

Pierre Fasula
Université Paris 1