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Montaigne : Le grand livre de l’Histoire

Les entretiens imaginaires veulent retrouver la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

Le maître passe la plupart des jours de sa vie et la plupart des heures du jour dans sa bibliothèque. Sur chacune des poutres qui soutiennent l’édifice, il a fait inscrire les citations des philosophes de l’antiquité qu’il aime tant et qu’il a tant lus. Chaque jour il feuillette des livres, je lui en lis d’autres, sans ordre et sans dessein. Tantôt il note, toujours il rêve, tantôt il dicte, toujours il se promène entre ces poutres. Je fais station entre ces mouvements comme secrétaire et disciple des rêveries qu’il vous a livrées. Je lui pose parfois aussi des questions. Nous nous entretenons sur des sujets divers. Je vous livre ici quelques pensées.

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Montaigne - F.V.

Le maître – Notre temps est bien celui de la décadence. De la sagesse antique on ne voit plus que le ciel sous laquelle elle avait été assise. Nous ne voyons que les bris, les fracas de cette œuvre démolie et broyée par les siècles. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu et d’autres pièces essentielles d’une société publique. Nous nous écartons des sujets fondamentaux pour ne nous intéresser qu’à des ornements que la théologie traite amplement ; je ne m’y verse guère.

Le disciple – Faut-il donc revenir à ce qui était bon ? Détruire ce qui est décadent ? Quelle position doit-on prendre face à ce fléau ?

Le maître – Les changements seuls forment à l’injustice et à la tyrannie. Aussi, tout mode de vie écarté des lois du pays, au rebours et particulier, part plutôt de folie ou d’ambition personnelle que de vraie raison. Nous serions cependant bien ingrats de mépriser les reliques et les ruines de ce temps révolu.

Le disciple – Alors que faire ? N’y a-t-il pas mieux à faire que de rester dans cette décadence ? Quoi ? Ne peut-on pas avoir plus de gloire que le respect des anciens ?

Le maître – Le grand et glorieux chef-d’œuvre c’est de vivre à propos. Marc-Aurèle disait, au-delà de tous ces respects, qu’il fallait se construire une citadelle intérieure. Le sage doit retirer son âme de son temps, et la tenir en liberté et puissance de juger pleinement les choses. Pour s’ouvrir le grand livre du monde. Je loge chez moi en une tour où, au réveil et au coucher, une fort grosse cloche sonne tous les jours pour ce salut. Je converse avec vous et d’autres. Je fais diversion de mes douleurs. J’essaie de m’écarter du savoir pédant des gloses qui s’entreglosent. L’expérience, qui a souvent meilleur avis que nous, m’a donné trois plaisirs pour vivre justement. L’amitié, les femmes et les livres. Mes trois occupations favorites ne sont pas nettes et pures. Je les possède propre à moi et d’autres s’en serviront différemment.

Le disciple – N’entrez vous pas dans une contradiction en affirmant vivre reculé de votre temps tout disant que les modes de vie écartés sont à bannir ?

Le maître – L’écartement au monde doit se faire du dedans, le maintien de dehors.

Le disciple – Je comprends mieux. En d’autres termes, il s’agit de retirer son âme de l’histoire tout en y maintenant sa vie. C’est le chemin de l’apaisement. En quoi consistent les trois plaisirs que vous énonciez à l’instant ?

Le maître – Les livres ne doivent pas seulement être l’aliment de la mémoire. Ils doivent être les moteurs de l’entendement, du bon sens et de l’intelligence. Quelle joie que de trouver cette sagesse gaie, que de frotter sa cervelle à celle des grands hommes. L’amitié est aussi chose particulière pour moi. En me peignant je peins mes amis. Je ne parle pour le moment que de la Boétie. Peut-être que je ne parlerai que de lui. Parce que c’était lui, parce que c’était moi. L’amitié est comme un fantasme qui se cherche avant qu’il puisse se voir. C’est une chaleur générale et universelle, si universelle qu’elle efface et ne retrouve plus la couture qui l’avait joint. Une chaleur constante qui ondoie et qui ne demande jamais plus que la concordance des volontés. Pour finir, en ce qui concerne les femmes. Le mariage n’est pas une affaire facile. La force de la coutume nous y oblige. Le mariage d’intérêt et de raison est celui qu’il faut élire car épouser sa maîtresse, c’est comme chier dans son panier avant de se le mettre sur la tête. L’idéal demeure donc une femme aveugle et un mari sourd ; l’adultère discret est à élire. L’amour n’est pas autre chose que la soif de jouissance naturelle, nécessaire et légitime. Il n’y a pas de honte à éprouver le besoin et le plaisir de décharger ses vases.

Le disciple – Ces exercices sont-ils difficiles ? Peut-on totalement sortir son âme de l’histoire ?

Le maître – D’expérience, je sais que ces exercices sont difficiles à respecter dans notre siècle. Mes travaux d’ambassadeurs, de conseils auprès du roi, de seigneur de mes terres me ramène sans cesse dans mon temps. Ma vie entraîne mon âme. Je n’ai pu la retirer totalement. Peut-être que quelques hommes ont pu ce faire. Je ne sais pas. De vrai, l’effort de ce retrait est à bien des égards un déplaisir. Ces stupidités empêchent la liberté de nos actions, percluses dans l’histoire et dans le monde. C’est une folie que je partage avec les hommes de mon époque.

Le disciple – Je la partage avec vous et ne connais personne qui s’en est totalement émancipée. Comment expliquer que les sages antiques connaissaient ces hommes excellents qui vivaient à propos ? Les hommes ont-ils été assez fous pour détruire cette sagesse de leur propre chef ?

Le maître – Je n’ai jamais vraiment pensé ce problème dans ce sens. Je dirai que l’histoire n’est pas tout à fait différente de la manière que j’ai prise de fagoter mes essais. Elle est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme ; comme la vie. Moi à cette heure et moi tantôt sont bien deux. Héraclite l’obscur nous apprend qu’elle est mouvement ; et tout mouvement nous révèle. Pour certains, le mouvement sera effroyable, pour d’autres il sera désirable ou bien indifférent. Notre caractère entraîne notre vision du mouvement. Ce même caractère entraîne derrière lui notre destin et lui donne sa forme. Nul démiurge n’entraîne ni ne forge le destin de l’histoire selon son caractère. La grossière imposture des religions sort de la raison en affirmant le contraire. Le religieux amène à la vertu autant qu’il couvre de vices. L’Église catholique, apostolique et romaine dans laquelle je suis né et dans laquelle je meurs n’est pour moi que la pratique de la justice, de la charité et de la bonté. Je divague une nouvelle fois. Je m’autorise ce plaisir. Mon dit se fait à sauts et gambades. Comme l’histoire finalement, pour répondre à votre question.

Le disciple – Si la vie et l’histoire sautent et gambadent comme vous dites ; qu’elles glissent, ne cessent de glisser et ne s’arrêtent point ; comment savoir leur réalité ? Comment trouver des valeurs universelles ? Rien n’est-il absolu dans ce monde ?

Le maître – La question de savoir si quelque chose est absolu ou pas revient à se poser la question de savoir si l’on doit douter de tout ou pas. Je ne doute pas de l’existence de dieu. Je ne doute pas non plus de l’amitié, des héros, des plaisirs de la vie et de l’importance de la mort. Je suis d’accord avec Socrate dont l’âme était portée à l’excellence ; il faut se connaitre soi même afin de pouvoir affirmer quelques sentences sur autrui. Le pire état de l’homme, c’est perdre la connaissance et le gouvernement de soi. Quand je me demande ce que je sais, que sais-je ; je me demande d’abord ce que je sais de je. Pindare disait qu’il faut savoir qui on est pour devenir qui on était. Il vaut donc bien mieux douter pour connaître plutôt que présumer par vanité et être certain de ces erreurs. La présomption gratuite, les préjugés, sont notre maladie naturelle et originelle.

Le disciple – Oui, mais comment déterminer des repères cardinaux pour les hommes ? Doit-on douter de tout ?

Le maître – Il est probablement impossible de douter de tout. Je vous le disais je ne doute pas de tout. Dieu existe sans qu’il y ait besoin d’en faire la preuve. J’ai toutefois remarqué quelques manifestations de Dieu au contact des écrits de Raymond Sebonde que mon père m’en avait commandé la traduction. Elles sont davantage exemples qu’arguments. Pour revenir à mon propos, la vérité est avant tout du dedans. Ces considérations ne détournent pourtant pas un homme raisonnable de suivre le style commun au dehors. La société publique n’a que faire de nos pensées, comme de nos actions, de notre travail, de nos fortunes et de notre vie propre. Il la faut prêter et abandonner à son service et aux opinions communes. Le bon et grand Socrate qui refusa avec bon sens de sauver sa vie par la désobéissance du magistrat même très injuste et très inique. La règle des règles, la plus générale des lois, que chacun doit observer est celles du lieu où il est. Le pays devrait probablement se rendre compte de l’aspect relatif de son savoir et de ses mots.

Le disciple – Je ne pourrais contredire votre sagesse. La question de la Réforme me vient à présent. Comment appréhender ceux qui sortent de la coutume du pays ? Doit-on autoriser ceux-là à faire pousser une nouvelle branche de l’histoire ?

Le maître – J’ai servi l’armée royale dans des guerres de religions. Le roi s’est entretenu avec moi de ses sujets. D’expérience, je conclus que je hais, entre autres vices, cruellement la cruauté. Je me suis donc retiré de ces guerres. Étrillé entre ces deux mains belliqueuses, j’étais gibelin chez les guelfes, guelfes chez les gibelins. Je choisis d’être sobrement sage et modéré en me prononçant peu sur le sujet dans mon livre. Ma fratrie s’est en partie réformée, je sais que mon silence n’aggravera pas les conflits, je ne sais pas ce que fera mon dit. Je les protège. Je remarquerai dans notre intimité qu’il vaut mieux accepter cette nouvelle religion, cette nouvelle histoire. Certes, il pourrait être un pas regrettable vers de nouveaux hommes athéistes. Cependant, toutes ces guerres privent tant d’âmes de leur mort… J’ai de la compassion pour toutes ces peines et je sais en pleurer. Tout ce qui est au-delà de la mort naturelle me semble pure cruauté. Notamment à nous qui devrions avoir respect d’envoyer les âmes en bon état ; ce qui ne se peut, quand on les a agitées et désespérées par les tourments insupportables de la guerre.

Le disciple – Si seulement le conflit pouvait vous entendre…
C’est une douce tolérance que vous prôner là. Je me demande si elle doit s’appliquer au-delà de nos frontières ? Au-delà des Pyrénées et au-delà des mers ?

Le maître – Notre monde vient d’en trouver un autre. Le sort que nous lui faisons subir est une misérable calamité. Les barbares ne nous sont en rien plus merveilleux que nous le sommes à eux. Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Quoi ? Ils ne portent pas les mêmes vêtements que nous. Ils vivent encore sous des lois naturelles très peu abâtardis par les nôtres. Les dits sauvages ne m’offensent pas tant de rôtir et manger les corps des trépassés que ceux qui les tourmentent et persécutent de leur vivant.

Le disciple – Il est vrai que le principal reproche fait aux barbares est leur différence. N’est-il tout de même pas de notre devoir d’aller leur montrer les vertus, les arts et les lettres de notre civilisation ?

Le maître – A tous ceux qui s’en vont crier leurs lettres aux oreilles primitives comme on verserait dans un entonnoir, je leur réponds que la destruction chrétienne des bibliothèques à plus détruit les lettres que tous les feux barbares. Ce que vous prônez ici n’est pas différent que d’imposer une histoire à ceux qui n’en n’ont pas. Je ne pourrais y consentir.

Le disciple – Vous conseillez donc de relativiser et de tolérer. Je suis triste que l’époque ne vous suive pas. Peut-être lui faudrait-il quelques héros pour ce faire ? Existent-ils de tels individus ?

Le maître – Rares sont les hommes qui peuvent changer l’histoire. S’il devait avoir un type d’homme bien au-dessus des autres quand se pose cette question, ce sont les héros. Ils ne connaissent pas de la tristesse et les accidents qui surpassent notre portée. Ils n’ont pas peur des précipices qui guettent les lieux au bord de leur âme. Leur patron du dedans ne les offense plus. Les héros ordonnent paisiblement leur arrière boutique.
Le véritable héros a une mort identique à sa vie. Il accepte et a appris à mourir ; il a donc désappris à servir et s’est libéré de toute sujétion. César disait que les choses nous paraissent souvent plus grandes de loin que de près. La mort n’est pas différente de ces choses pour la plupart des hommes. Les héros n’ont pas peur du doux passage, du tendre glissement vers la fin. Ils savent que l’idée de la mort est plus effrayante que la mort elle-même. Ils ont oublié ces idées pour ne penser qu’à la mort et le plus souvent possible.
On les retrouve souvent chez les gens aux mœurs simples, rigoureux et sobres. Les spartiates réunissaient ces qualités viriles. Je ne peux faire autrement que d’admirer cette virilité ; c’est leur grande vertu. J’aime cette austérité pratique que je retrouve chez le grand peuple de Rome. Plutarque se demandait avec justesse ce qu’était l’histoire si ce n’est l’exaltation de Rome ?
Quand le destin était hors de leur contrôle, ils étaient philosophes non seulement jusqu’à la mort, mais en la mort même. Néron envoya Sénèque à la mort, ce dernier conserva un visage plein de paix. Ces héros là, avaient le choix de choisir ce que la fortune mettait en leur puissance. Ils ne travaillaient pas pour leur gloire mais pour leur vie, ne s’affaiblissaient jamais devant la flatterie, devant l’approbation des autres et ne tombaient pas dans la fainéantise. Nul prince héroïque, vertueux et courageux, ne souffre de ces maux. Ces hommes estimaient les armes et méprisaient les lettres tant elles amollissent les courages.
Je pourrais dire avec un peu d’avance que si l’un de ces hommes, tels César ou Alexandre, étaient venus à manquer, la face du monde en eût été changée. Je ne crois pas qu’un tel être existe dans notre temps.

Entretiens imaginés par Adrien Monat