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Histoire et histoires

Manin Terado est libraire à Padoue. Il a effectué de nombreux voyages en Asie et particulièrement en Mongolie. Il propose ici de prendre les guides touristiques comme une occasion de se confronter aux lieux que l’on visite pour faire l’expérience d’un dialogue avec l’autre. L’auteur refuse donc de se placer en vainqueur ou en combattant de l’Histoire.

LE CAS DES GUIDES TOURISTIQUES

Les journaux publient. Les radios, les télévisions diffusent. Tous les jours une nouvelle, tous les jours des news. On n’arrête pas le progrès, on n’arrête pas l’information.

Mais où sont passés les neiges d’antan se demandait François Villon ? Il est temps de prendre du recul. Chercher, saluer et écouter les rares hommes qui refusent de marcher sur ce flux pour habiter la profondeur du temps. L’ordinaire et le quotidien n’ont plus la même valeur quand celui qui brosse leur portrait connaît l’Histoire, quand il connaît son histoire.

Il comprend qu’il n’est pas seul et que pour d’autres, son histoire est un mensonge puisqu’il n’existe que leur histoire… La leur ; à eux ! On n’arrête pas l’entêtement. L’homme de qualités sait se rendre compte que pour faire de l’Histoire, il faut confronter des histoires. Dans ce cas diviser, c’est unir.

Vivre ces différences est une invitation au voyage et tous les voyageurs – sans forcément s’en apercevoir – peuvent essayer de les connaitre. Voilà une dignité qu’il faut aimer. L’aimer et faire face à ses maux. Ses mêmes avions, ses clubs de vacances et ses mêmes livres traduits dans des langues qui semblent parfois être les mêmes. Toutefois, un autre objet doit attirer l’attention : le guide touristique.

Il y a le classique, le sérieux, le bien-documenté, celui qui donne les bonnes adresses et le guide artistique. Il s’en vend environ 10 millions par an dans les rayons des librairies françaises. Bref, c’est l’accessoire de base du globetrotteur. Mais de quoi est-il fait ?

De confrontations… Un tchèque guidant un français dans un livre initialement prévu pour des américains… Un bourgeois orientant quelques classes moyennes sur des terres artistes. Chacun dans sa chacunière sort – un peu – de son trou, vient avec son histoire, observe celle des autres et la raconte à des tiers qui lisent avec la leur.

Le guide touristique est donc une occasion de dialogues ; une occasion de sentir différemment et avec davantage de maîtrise un passé qui n’a pourtant pas bougé. Ici point de grands récits, point de fol-espoir, point d’espérance folle ; il faut se contenter d’un sens personnel en se disant qu’il n’est pas de médiocre importance. Ce n’est pas rien que de faire société ! Que de pouvoir regarder la société avec plus en profondeur. Se regarder soi plus en profondeur ?

Il ne faut pas imaginer que tous les lecteurs de guides feront société. Ce serait idiot. Il faut imaginer que c’est une possibilité, une offre que tous les lecteurs de guides peuvent prendre. Au lieu de se limiter, aller réellement à l’altérité. Ne pas lire combien l’élevage volailler est important, aller toucher le cul des poules. Ne pas ânonner bêtement les commentaires de guides mais les lire pour ensuite s’appesantir un instant, sentir le poids des faits relatés et de toutes les confrontations présentes sur la scène.

Il ne s’agit pas là d’une offre visant à faire fonctionner nos rapports aux autres. Elle peut y contribuer, y contribue souvent même, mais... Plus fondamentalement, confronter c’est faire que l’autre soit vraiment l’autre et que nous soyons un peu plus nous.

Acheter le guide de l’année 2013, c’est acheter un exercice de l’esprit qui nous entraîne à ce que ces choses fondamentales : l’autre et nous ; soient plus évidentes. On revient tous à des choses simples quand on ne sait plus où aller.

A tous les aveugles qui ne lèvent jamais les paupières, il faut dire que cette modernité et tous ces guides ne laissent aucune chose être ce qu’elle est si l’on reste à la surface. Ils extraient ce qu’ils veulent de toute chose comme aurait pu le dire le philosophe tchèque Jan Patočka. Plutôt que de se laisser dicter quoi penser, il est préférable de se faire confiance et de penser par soi-même. Cela peut se révéler utile.

Affirmer avec force cette volonté permet de ne pas expliquer ces confrontations comme un choc inéluctable de civilisations devant se faire la guerre. Huntington et les autres théoriciens néoconservateurs ont permis de justifier les interventions américaines en Afghanistan et en Irak. D’autre part, cette volonté permet aussi de ne pas affirmer le triomphe d’un modèle justifiant la fin de l’Histoire. Francis Fukuyama pense que l’effondrement du bloc soviétique marque la victoire du modèle démocratique libéral occidental amené à devenir le modèle unique, et qui dans une perspective hégélienne, marque la fin de l’Histoire. On n’arrête pas les fictions.

Ce petit article, comme les ouvrages qu’il défend, est un maigre moyen pour de tels objectifs. Il faut en convenir et ne pas en douter. Il sait qu’il ne sauvera pas le monde mais essaie simplement de le défaire un peu moins.

Pour finir, il faut espérer que quelques fois, parmi la foule des touristes réunie devant le monument vieilli de la ville, quelques uns lisent leur guide pour ensuite réussir à jouir comme Montaigne du grand livre du monde. L’Histoire les contemple.

Manin Terado