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Encore une nouvelle fin du monde

Jean-Louis Lacombe est vice-président de l’IFFRES (Institut Français des Fondations de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur). Ancien élève de l’école des arts et métiers, il s’est intéressé au cours de sa carrière à tous les aspects du management des hautes technologies chez EADS. Il s’engage de façon bénévole dans de nombreuses activités tournées vers le renforcement de la place des sciences dans la société, avec un intérêt tout particulier pour la culture scientifique, pour les jeunes et pour la parité. Il se propose ici et non sans humour de se poser la question de l’histoire dans son extrémité : sa fin.

Deux grandes visions s’opposent depuis les origines quand aux sens et aux finalités du devenir historique. Pour les uns l’histoire est fruit du hasard et de l’imprévu, se déroulant sans finalité ni détermination. Pour les autres, elle obéit à un dessein, déterminé soit par un principe transcendant soit, au contraire, par une logique de forces immanentes.

La première école de pensée part du principe que l’homme n’évolue pas, qu’il est conduit par des motivations égoïstes et mauvaises, que la seule propriété tangible de l’histoire est d’être imprévisible.

La seconde école de pensée postule que l’histoire à une finalité qu’elle est la réalisation téléologique d’un dessein. L’eschatologie et la téléologie prennent place dans cette démarche.

A la conception de Saint Augustin pour qui la finalité à l’histoire est la réalisation du règne de Dieu s’opposeront de nouvelles approches, suscitées, à l’époque des Lumières, par des théories scientifiques naissantes. Avec Kant le progrès apparaît comme une finalité humaine de l’histoire.

La Révolution Française, la révolution industrielle, sont marquées par la naissance de grandes idéologies et utopies. De Saint-Simon à Marx en passant par Hegel et Auguste Comte on voit émerger un sens de l’histoire construit sur une compréhension « scientifique » de la réalité succédant à l’âge « théologique ».

La remise en cause des philosophies de l’histoire initiée par Schopenhauer et Nietzsche est poursuivie par Heidegger, Löwith et Voegelin. Dans le même temps, de leur coté, les historiens cherchent à se libérer d’une description événementielle de l’histoire, en s’intéressant à l’histoire des civilisations, des représentations mentales, des pratiques sociales.

Avec le déclin d’une confiance aveugle dans un progrès systématique, synonyme de croissance et de niveau de vie, il est bon d’envisager un retour à la conception critique de l’histoire initiée par Kant : voir dans le progrès un but et non une évolution due et agir en toute liberté pour orienter l’histoire dans ce sens. Mais on peut aussi guetter le galop des Chevaliers de l’Apocalypse, accepter que l’histoire soit absurde, où planter sa tente à Bugarach, histoire d’en rire.

Les chroniques de la fin du monde sont nombreuses et anciennes. L’eschatologie (du grec eschatos, « dernier », et lógos, « parole ») est le discours sur la fin des temps, en lien avec les derniers évènements de l’histoire du monde ou l’ultime destinée du genre humain. Elle relève de la théologie et de la philosophie.

Pour envisager sans préjugés, la fin du monde, l’esprit critique accepte de confronter sciences et religions, connaissances et croyances, sentiments et raison.

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Début - L.V.

Eschatologie et religions

Du point de vue des religions monothéistes, tout finit en même temps, car la fin du monde est aussi la fin des temps, et cette fin des temps est celle du jugement dernier.

Ce Jugement dernier est, « au dernier jour, à la consommation des siècles », pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, le jugement solennel et général des vivants et des morts. Ce jugement général est le seul auquel sont soumis les défunts pour le judaïsme et les anciennes religions iraniennes tandis que pour le christianisme et l’Islam ce jugement reproduit le jugement particulier auquel est soumise l’âme de chaque individu immédiatement après sa mort. Pour d’autres religions, seul le jugement particulier est admis, c’était le cas des religions des Égyptiens, des Grecs, des Romains et c’est le cas de diverses religions africaines.

Pour les juifs la fin des jours est divisée en un nombre d’époques successives. C’est une ère de souffrances mondiales, dans laquelle s’inscrit notamment la guerre de Gog et Magog, l’affrontement apocalyptique connu sous le nom d’Armageddon. Ensuite le prophète juif Élie, amène le Messie, et ainsi commencent les temps messianiques proprement dits. Le jugement général est appelé Jour de Yahveh ; la résurrection des morts étant un préalable au jugement. Il aura lieu dans la vallée de Josaphat, près du mont des Oliviers ; c’est pourquoi les juifs regardent comme un grand bonheur d’être inhumés le plus près possible de Jérusalem.

Pour les chrétiens, Dieu regarde en un seul regard trois sortes d’évènements : la mort des individus et leur vie après la mort, la fin des sociétés humaines, la fin du monde. La fin du monde sera le second avènement du Christ, il reviendra sur terre pour juger les vivants et les morts. La date prévue du jugement dernier a changé au fil des temps. La croyance au 1er siècle était de la connaitre de son vivant. Vers le 3e siècle, la croyance était que la Fin se trouvait au-delà de sa propre génération et les tentatives de prédire le futur furent découragées. Marc l’évangéliste indique que la fin peut intervenir à chaque instant « Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connait, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais le Père seul ». Le jugement général aura lieu sur la terre, les trompettes de l’apocalypse, thème important de l’eschatologie annonceront la seconde venue de Jésus.

L’origine historique de l’eschatologie islamique est semblable à l’eschatologie chrétienne. Pour l’Islam, le jour du jugement, Dieu ressuscitera les morts. Mahomet en a fait le récit à ses compagnons. La fin du monde est annoncée par des signes éloignés (évènements qui se sont produits depuis longtemps déjà), par des signes intermédiaires (évènements qui ont déjà commencé à se produire, mais qui ne sont pas terminés) et par des signes majeurs qui se succèderont juste avant la Fin du Monde (batailles, exterminations, souffrances et morts). Au deuxième souffle de la Trompe, les hommes du premier au dernier seront ressuscités. Le jugement général aura lieu à proximité de la Mecque, dans un lieu appelé Mehscher. L’ange Gabriel viendra avec une balance réelle et véritable, dont les bassins seront plus larges que la superficie des cieux ; les œuvres des humains y seront pesées par la puissance de Dieu.

L’hindouisme considère que le monde est indestructible. À la fin de chaque âge, toute la création est résorbée pour reparaître lors de la nouvelle création. Les dieux renaissent sous une autre forme ; la fonction persiste, mais le titulaire change. Seul Brahman échappe à cette impermanence. Les prophéties disent que le monde tombera dans le chaos et la dégradation et cet état conduira à la fin de l’âge actuel des ténèbres.

Le bouddhisme, lui, s’est vu déclinant dès ses débuts. Bouddha prédisait que ses enseignements disparaîtraient après 500 années. Le bouddhisme ayant survécu, la durée de vie de la doctrine fut allongée à 5000, puis 10 000 ans, mais sa fin reste certaine. Les arahats n’apparaîtront plus ; les enseignements disparaitront ; enfin, le souvenir du Bouddha lui-même s’effacera, et ses reliques seront réunies à Bodh-Gaya, lieu de son illumination, pour y être incinérées. Un certain temps après, un nouveau bouddha apparaîtra pour « remettre en route la roue du dharma ».

La sagesse du Confucianisme ne s’appuie pas sur une eschatologie explicite.

Le discours de la science sur la fin du monde

Pour un scientifique il est nécessaire de préciser à quelle fin on s’intéresse : fin de l’homme (de l’extinction de l’espèce), fin de toute vie sur terre (disparition de la vie), fin (ou destruction) de la Terre, fin du système solaire, fin de la galaxie, fin de l’univers ? Rien ne permet à la science d’affirmer que l’univers disparaît avec l’homme, pas plus qu’elle ne considère que rien n’existait avant l’homme.

Plusieurs disciplines scientifiques contribuent à la compréhension de l’évolution de l’homme, du vivant, de la Terre, des étoiles et de l’Univers. Cependant, la plupart des connaissances scientifiques sont récentes : relativité, physique nucléaire, physique quantique, ADN n’ont pas un siècle. La science, construite à partir d’expériences et d’observations, ne prétend pas fournir une vérité absolue. Elle postule des théories unifiant au mieux, à un moment donné, les connaissances formées à partir de l’ensemble des observations scientifiques.

Dieu, âme, résurrection, vie éternelle ne peuvent constituer l’objet d’une étude expérimentale. À l’inverse, la foi n’a pas pour raison d’être la construction de vérités à partir du simple savoir des hommes. Une synthèse entre approche scientifique et vision religieuse est en conséquence vouée à l’échec.

Qu’il s’agisse du vivant, de la Terre ou de l’Univers, la science a une capacité prédictive limitée. Elle ne fournit pas, en général, de date exacte aux évènements accidentels possibles ou probables. Elle offre une précision limitée dans ses calculs, elle ne peut le plus souvent, en l’absence d’informations et d’observations complètes, qu’estimer une probabilité d’occurrence ou un état probable à un moment donné,

La Science peut pourtant éclairer la disparition des choses qui nous sont chères.

L’espèce humaine, comme les diverses espèces de dinosaures, peut disparaître, sans que toute la vie sur terre disparaisse pour cause d’astéroïde géant, de volcanisme intense, de nouvelles sources infectieuses ou même d’autodestruction.. La disparition des espèces est chose banale : mammouth, machairodus et millions d’espèces fossiles, mais peu prédictibles. L’espèce de l’homme actuel peut disparaître progressivement soit pour devenir un maillon dont descendront des espèces futures soit pour rester sans postérité au terme d’une concurrence avec la partie mutante de l’espèce. La Théorie de l’évolution donne un cadre théorique pour envisager cette fin qui n’en est pas tout à fait une. Les techniques de manipulation génétique et l’eugénisme peuvent y jouer un rôle.

L’échelle de temps de l’évolution « naturelle » des espèces et celle des catastrophes et changements qui la met en jeu est longue : disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années, au terme d’un règne de 160 millions d’années. L’homme de Neandertal, premier être humain disparu, distinct de l’Homme actuel, apparu en Europe il y environ 250 000 ans, s’efface il y a 28 000 ans, probablement éliminé par l’Homo Sapiens.

Toute vie disparaîtra sur Terre si disparaissent les constituants et les conditions nécessaires à son existence. Les scénarios de catastrophes sont multiples, emballement de l’effet de serre et l’évaporation totale des océans, réduction de l’activité solaire transformant la terre en planète gelée, perturbations planétaires modifiant l’orbite de la planète et sa stabilité climatique.

Épisodiquement le magnétisme de la terre s’inverse et le bouclier magnétique qui la protège du vent solaire et des particules cosmiques de hautes énergies disparaît ce qui pourrait provoquer une mutation accélérée du vivant. Le champ terrestre s’est inversé environ 300 fois ces derniers 200 millions d’années. La dernière inversion est survenue il y a 780 000 ans.

La vie du soleil conditionne celle de la Terre. Il s’est formé il y a 4,5 milliards d’années et il est à mi- vie, destiné vers sa fin à se transformer en une étoile géante rouge avalant ses planètes proches, avant d’exploser en nova, puis de se contracter en naine blanche. La connaissance des lois du cosmos est réduite, chaque découverte nouvelle ouvre des perspectives inattendues. Des cataclysmes, comme la collision intergalactique entre la Voie lactée et la galaxie d’Andromède, l’explosion de supernovas proches, la propagation de perturbations dans la galaxie peuvent rapprocher le système solaire d’autres étoiles, provoquant un changement catastrophique de l’orbite terrestre.

Aucun concept dans la Physique contemporaine ne permet à ce jour d’envisager la fin des « temps », la théorie de la relativité postule que Matière, espace et temps sont indissociables. La théorie du « Big Crunch » (le « Big Bang » à l’envers) qui est en cosmologie l’un des possibles destins de l’Univers propose tout autant une « fin » de l’espace qu’une fin des temps. Mais sur la base des connaissances actuelles, le devenir de l’univers le plus probable est une dilation sans fin de l’espace-temps.

L’eschatologie contemporaine

En matière de fin des temps, les grandes religions, tout au moins les religions monothéistes, parce qu’elles répondent à quoi, quand et comment en se référant à des écrits saints immuables, sont fidèles à un dogme intangible. De leur côté les sciences ne se sentent pas tenues de faire à tout prix du sensationnel, et sont prudentes dans la prévision du futur. Ni les unes ni les autres ne répondent vraiment au gout contemporain pour les scoops et le spectaculaire qu’ont forgé cinéma, science-fiction et séries télé. Entre pensée religieuse figée et pensée scientifique timorée, un grand bric-à-brac se déploie pour alimenter les rêves et construire l’eschatologie contemporaine.

Dans le champ du religieux de nombreuses sectes proposent des réinterprétations des textes, en particulier aux États-Unis où prêcheurs et gourous prolifèrent.
Parfois l’expérience eschatologique de ces sectes tourne au désastre. En 1978, 914 disciples du gourou Jim Jones (dont le groupe religieux « Le Temple du Peuple » était issu des adventistes du septième jour) moururent suite à un suicide/meurtre collectif dans la ville de Jonestown au Guyana. En 1985, sur l’île de Mindanao, aux Philippines, 73 membres de la tribu Ata boivent un porridge contenant de l’insecticide à la demande de la "grande prêtresse". De 1994 à 1997, 74 membres de l’Ordre du Temple solaire meurent dans diverses circonstances qui semblent être des suicides collectifs. Le 26 mars 1997, avec l’apparition de la comète Hale-Bopp, Marshall Applewhite a convaincu 39 adeptes du groupe « Heaven’s gate » de se suicider, dans l’espoir que leur âme rejoigne un vaisseau spatial qu’ils pensaient caché derrière la comète et qui transportait Jésus.
A partir du champ des sciences on observe la création de groupes de tous ordres allant d’adeptes de la théorie du complot aux exégètes des traditions les plus ésotériques. C’est un new Age qui zappe, trie, réordonne, amalgame, tripatouille. Il s’agit souvent de courant de pensées limités à de petits groupes, entre initiés on se comprend mieux. Leur vocabulaire emprunte à la Science comme le fait le spiritisme et l’astrologie (vibrations, ondes, magnétisme, antimatière), à la science-fiction (soucoupes volantes, extra terrestres) aux religions méconnues et aux civilisations disparues. Parfois de vrais-faux scientifiques se prennent au jeu, Igor et Grichka Bogdanov en sont un exemple, mais sait-on que le grand Newton a aussi joué les prédicateurs ?

Les récentes péripéties d’une fin du Monde épargnant Bugarach, petit village paumé de l’Aude, célèbre par son Pic qui est le point culminant Hautes-Corbières mérite d’être cité. Enfant je passais les vacances d’été dans ce village où ma mère et mon frère sont nés. Durant les années 50 et 60 il n’y avait pas de signes qu’un calendrier Maya en ferait l’un des nombrils du monde, pas de bases de soucoupes volantes au cœur de la montagne, pas de mystères locaux. C’est dans une commune voisine, Rennes-le-Château, que résidaient les énigmes, un certain Abbé Saunière, né en 1852 et mort en 1917 y avait acquis une fortune dont la rumeur disait qu’elle provenait du trésor des Templiers.
Fin décembre 2012, les gendarmes ont barré les routes, des ministres ont survolé en hélicoptère le Pic de Bugarach, journaux et télévisions de la planète entière, pressée de constater la non-fin du monde sont morts d’ennui dans le village désert.
La journaliste Élise Costa témoigne dans Slate du sacerdoce des médias en ce 23 décembre 2012 : « toute cette histoire ressemble à une dissertation où il faut limiter la casse pour ne pas rendre une copie blanche. Visez un peu le truc : 300 journalistes, 18 nationalités différentes, 1 point wifi, 0 bonne question. Une vraie mission suicide. Aux portes de l’étrange, les extra-terrestres ne sont pas ceux que l’on croit. »
Mais qu’allait donc faire la presse dans cette galère, maudite galère ! Ignore-t’elle qu’elle ne pourra pas afficher la vraie fin du monde à la Une ?

Depuis les Bugarachois détestent les journalistes qui rejettent la faute sur le maire qui accuse Internet qui blâme les Mayas.

La non Fin-du-Monde de décembre dernier ne nous tire pas d’affaire pour autant. La « prophétie maya » n’était que la 183e à annoncer la fin du monde, elle sera suivie par d’autres. Les prochaines dates annoncées au programme ne peuvent que nous enchanter :

- Le 10 avril 2014. Le Centre de la Kabbale (la religion de Madonna et Britney Spears) un mouvement spirituel fondé par un ancien agent d’assurances, Philip Berg annonce la prochaine fin du monde pour ce jour fatidique où « les forces du mal devaient se déchaîner sur la Terre et le Diable redescendre sur Terre ». On trouve fort peu de littérature à ce sujet, mais il semblerait que c’est par un raisonnement mathématique que Berg aboutit à la date.

- Le 13 avril 2029, un astéroïde (et non une planète comme dans le film Melancholia) entrera en collision avec la Terre. Ce jour-là, cela « tombe » bien, sera un vendredi. D’après le site de la NASA, un premier calcul avait estimé qu’il y avait une chance sur 60 pour que 2004 MN4 rencontre la Terre. Heureusement, depuis les scientifiques ont conclu que l’astéroïde raterait la Terre.

- Un jour en 2060. Sir Isaac Newton, a prévu la fin du monde en s’appuyant sur ses croyances et connaissances religieuses. Il se basait sur la date du sacre de Charlemagne et sur des informations recueillies dans le livre de Daniel, pour prévoir la fin du monde en 2060.

- La prophétie de Saint Malachie indique que l’arrivée du 112e pape coïncidera avec la fin du monde. Cette prophétie est une liste de papes où chacun est résumé par une formule lapidaire. Benoît XVI, le 111e pape est l’avant-dernier de la liste. Après lui (donc après sa démission), la prophétie annonce : « Dans la dernière persécution de la sainte Église romaine siégera Pierre le Romain qui fera paître ses brebis à travers de nombreuses tribulations. Celles-ci terminées, la cité aux sept collines sera détruite, et le Juge redoutable jugera son peuple. »

Manque de chance : il s’appelle François.

Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine prophétie.

Jean-Louis Lacombe