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Socrate, Connais-toi ? Toi-même !

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

C’est Socrate qui posait les questions. Il ne voulait jamais répondre. Il ignorait tout et ne savait rien, comme un silène que son père avait sculpté. Le maître ne croyait pas non plus savoir quelque chose... sauf qu’il savait cela, justement. Sa laideur questionnait la barbe rasée de son disciple avec la peau d’un jeune enfant. Juché sur son panier suspendu, il n’abandonna jamais ce regard qui visait le ciel sans s’occuper de la terre.

Toutes les moqueries qui lézardaient aux angles de la cité ne l’atteignirent pas mais le flou que son ironie distillait avait mis en grogne la foule qui, à l’image de sa femme, n’hésita pas à lui jeter le pire de ses restes à la figure... Jusqu’à son procès... Jusqu’à ce qu’on l’accuse de blasphémer, de subvertir la jeunesse. Il préféra mourir plutôt que de cesser de respecter les lois.

C’était un menteur, un menteur du meilleur des sourires : chacun des coins de sa bouche pour apprendre à ses semblables ; pour les démasquer.

Son amour du Bien réunissait toutes sortes d’hommes ; et leurs esprits avaient tous accouchés d’enfants tirés par les mains de Socrate… Deux réussirent à transmettre les idées de leur maître. Les deux marchands :

Le premier était fourbe et nul ne savait ce qu’il vendait réellement. De mille pensées en cent détours, sa vie fila l’arme à la main, comme pour donner l’exemple aux gloires futures des empires.

Le second était marchand de rêves et le boniment se révéla victorieux. L’école qu’il fonda acheva son œuvre jusqu’aux bords extrêmes des deux mondes.

Le temps ne lui permit pas mais l’athénien aurait pu accueillir d’autres boutiquiers ; les chiens aboyant après les convenances et les esthètes qui acceptent leur destin s’y seraient sentis bien. Les suites de cette histoire comprirent que chacun pourrait prendre le maître selon ses attentes et d’après ses capacités.

Poète, il savait se faire Dionysos et Éros à la fois.

Socrate se faisait aussi adorer de beaux amants. Ils le mèneraient plus tard à sa perte. C’est avec le bel Alcibiade qu’il s’entretenait le plus pendant que la guerre menait Athènes à sa perte…

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Socrate  : Pourquoi m’en veux-tu d’ignorer ce sujet ?

Alcibiade  : Je n’accepte pas que celui qui m’apprend ne connaisse pas le sujet qu’il m’enseigne.

Socrate  : Je ne sais qu’une seule chose c’est que je ne sais rien. Il ne me faut guère plus pour te guider vers la connaissance. Ce sujet ne peut pas s’enseigner par quelques forces de mots.

Alcibiade  : Alors tout ce que je crois savoir n’est que peu de choses. Il faut que je l’éclaire avec ce que j’ai au fond de l’âme.

Socrate  : Parfaitement. Et c’est à un maître-accoucheur de te guider vers cet abîme.

Alcibiade  : Mais comment avancer, comment agir en ces temps de guerre sans avoir de certitudes claires ?

Socrate  : Mais est-ce que vraiment toutes tes connaissances sont peu de choses ? Socrate savait déjà qu’Alcibiade ne saurait pas répondre et il connaissait déjà la suite de ce dialogue.

Alcibiade  : Je ne sais pas.

Socrate  : Où vas-tu quand tu dois demander la victoire contre les ennemis d’Athènes ?

Alcibiade  : Je vais au Temple.

Socrate  : Ne sais-tu rien à ce sujet ?

Alcibiade  : Je sais que vais aux Temple demander aux dieux qu’ils nous protègent et qu’ils nous donnent la force de terrasser nos ennemis. J’ai promis hier à Athéna de construire un temple à sa gloire s’il nous donne la victoire contre les lacédémoniens ; si elle fait triompher la sagesse sur la force.

Socrate  : Ne sais-tu rien, justement, à propos des dieux ?

Alcibiade  : Je sais qu’ils sont plusieurs. Que chacun d’entre eux à sa fonction. Que malgré quelques querelles ils ont chassé... Zeus a chassé, la guerre de leur monde ; c’est à nous qu’elle est revenue.

Socrate  : Si les dieux sont plusieurs, qu’ils sont dans un monde, qu’ils ont une fonction, que peut-on dire des dieux ? Socrate sentit qu’Alcibiade avançait, il masqua son contentement.

Alcibiade  : On peut dire qu’ils nous ressemblent.

Socrate  : Qu’ils nous ressemblent ? Socrate mit une baffe à son amant. Demande donc à un général de te définir ce qu’est le courage ..! Pantins d’Arès, ils prononcent son nom sans connaître son courage. Cette vertu ne sait rien d’eux. Certains leurs ont appris à en parler. Les mots suivent des disciples dociles, les Idées s’écartent des foules. Il ne faut pas craindre d’aller contre les opinions communes.

Alcibiade  : Oui. Alcibiade était depuis longtemps étourdi par les paroles de son maître. Il avait parfois des idées, mais ce n’était pas un homme de convictions. Nous ressemblons aux dieux alors ? Alcibiade regarda son maître avec la peur au ventre. Nous leur ressemblons ?

Socrate  : Je te laisse trouver de quel côté est la vulgarité de ces ressemblances. N’y a-t-il pas une différence fondamentale entre nous et les dieux ?

Alcibiade  : Si, bien sûr que si. Leurs pouvoirs. Leur puissance. Alcibiade réfléchissait en parlant. Il croyait être libre mais Socrate veillait à ce que cette liberté ne l’écartât pas de la Vérité. Et puis, ils ne sont pas mortels.

Socrate  : Alors peut-on se comparer aux dieux ?

Alcibiade  : Non. On ne peut pas connaître les dieux. Ils nous sont étrangers, on ne peut pas les atteindre. On ne les voit pas. Je suis heureux de pouvoir interpréter le monde avec ses yeux d’aveugles. Alcibiade réussit à faire (sou)rire Socrate.

Socrate  : Et c’est un beau paradoxe ! Inatteignables mais toujours présents dans les inter-mondes, entre les royaumes ou dans d’autres sépulcres… Mais alors, qu’est-ce qui est atteignable ? Socrate compris que ce dialogue allait bientôt se résoudre.

Alcibiade  : Les hommes ? Non. Nous en avons déjà parlé ; les hommes, ce sont les connaissances mineures.

Socrate  : Si ce ne sont pas les hommes, alors qu’est-ce qui est atteignable ?

Alcibiade  : L’Homme ?

Socrate  : Et qui est l’Homme ?

Alcibiade  : Moi.

Socrate  : Oui. Cette durée unique que tu es et que tu seras pour toute l’éternité. Toi. Connais-toi toi-même. Connais-toi toi-même et tu pourras chercher à atteindre des connaissances inaccessibles, celles des autres et celles des dieux.

Alcibiade  : C’est une tâche bien difficile ; et beaucoup d’hommes distraits ne savent le retenir avec constance.

Socrate  : Tu as raison. Il faut pour l’éviter exercer sa mémoire avec les grands guides de la pensée pour ne jamais verser sa vie, même à ses bords, hors de la vertu. Socrate savait qu’une simple évocation de ces mots réveillerait les souvenirs d’années de direction de conscience.

Alcibiade : Je connais ton amour d’Homère et je t’ai souvent entendu répéter tes adages sur le savoir, le courage et le soi. Nous nous appliquons tous à répéter sans las et depuis des années tes directives. Elles évoluent et nous les faisons évoluer ; pour qu’elles nous transforment peu à peu et nous fassent apprendre à les aimer.

Socrate : Ne rencontres-tu pas quelques difficultés à te maintenir dans la vertu ? Socrate visait par cette question une activité d’Alcibiade bien précise.
Alcibiade : Je dois bien avouer que la guerre qui a amené famines et pestes à Athènes, à laquelle j’ai participé sans détournements, me rend difficile les pratiques vertueuses.

Socrate : Ces engagements politiques sont-ils compatibles avec la perfection de son âme ? Un homme peut-il préserver la justice en ne demeurant pas qu’un homme privé ?

Alcibiade : Il ne faut donc pas entrer dans les rouages de l’assemblée des citoyens. Mais nous vivons tout de même dans une cité… Quel doit-être notre rapport avec elle ?

Socrate : Le philosophe doit être à la cité comme le taon accroché au cheval. Sans cesse essayer de convaincre, de piquer pour porter aux yeux des autres les déraisons.

Alcibiade : Mais s’ils nous l’interdisent ? Les stratèges n’ont cessé de convaincre l’assemblée d’établir des règles pour éviter les piqûres…

Socrate : À la guerre, au tribunal comme ailleurs, il faut obéir. Il faut se ranger. La seule solution est d’essayer de les convaincre de ce qui est effectivement juste. Alcibiade réagit aussitôt à cette déclaration. La mécanique du maître s’était accélérée.

Alcibiade : Sinon, ce serait s’abaisser au même niveau que les faibles et ignorantes foules de l’assemblée. À vivre sans s’élever, on ne connaît point la vertu.

Socrate  : Vois-tu donc les méfaits de la démocratie ?

Alcibiade : C’est de laisser décider les faibles d’esprit pour toute la cité.

Socrate : Oui. Mais qui est cette faiblesse ?

Alcibiade : Les citoyens. Alcibiade se souvînt d’une ancienne leçon de son maître. Il répéta content d’avoir eu cette idée. Ce troupeau bêlant aux goûts d’enfants. Qui n’a en amour que le clinquant démagogique, la cupidité et les richesses d’argent non-méritées.

Socrate : Oui. Socrate savait la véritable origine de ces dits. Il voulut le rappeler à son disciple. Je connais bien cette sentence. Tout le monde ne devrait pas avoir le droit de tout dire. À cet amas difforme il faudrait un roi pour le diriger ; et seuls quelques hommes tout à fait qualifiés pourraient s’exprimer.

Alcibiade : Oui. Mais si ces hommes qualifiés sont capables, c’est qu’ils sont occupés à se connaître eux-mêmes.

Socrate : C’est juste.

Alcibiade : N’y a-t-il pas quelque chose d’étrange à confier le destin d’un collectif à quelque uns retournés sur eux-mêmes ?

Socrate : J’ai fait hier un rêve où deux de mes futurs disciples me sont apparus. L’un disait que le grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est de vivre à propos. L’autre disait que seul ce qui est singulier ne peut être contredit. Je crois que ces rois et cette aristocratie vivent des chefs-d’œuvre sans contradictions.

Entretien imaginé par Adrien Monat