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Nietzsche, Politiques du Grand Oui

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

Entretiens imaginaires avec Friedrich Nietzsche

Le 25 août 1900 Friedrich Nietzsche quitta sa folie et le lac de sa folie. Nouvelle performance, moins de trois jours passent et il revit ; son ami Franz Overbeck pense à lui.

Nietzsche : « cet ami que j’aimais, cet homme authentique. Tous ces moments à Bâle. L’apostasie turinoise. Il ne se maîtrisait plus, avait renoncé à la vie ; définitivement ensauvagé. Aliéné tout autant qu’exalté. Après tout, ne l’avait-il pas prévu ? N’avait-il pas écrit que la folie est parfois le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr ? Son don pour l’analyse fût la fatalité même. Amor fati. Je suppose qu’il n’était pas malheureux. »

Franz Overbeck est à côté de son ami. Il le voit alité et s’assied à son chevet. L’œil de l’esprit s’ouvre. Un œil d’enfant sur un corps incontestable mais sans vie. Tout le regard est maintenant présent. Tout le regard est encore artiste.

Les deux hommes se sont depuis longtemps apprivoisés. Ils conversent…

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Nietzsche - F.V.

Overbeck – La construction de la religion chrétienne n’a que peu à voir avec le message originel du Christ. En conséquence, la morale édictée par ce christianisme ne devrait pas tenir ; y compris pour ceux qui sont censés y croire. Toutefois, cette morale a pris force ; et les contempteurs du corps, comme vous le dites, sont tenaces.

Nietzsche – Détester le corps c’est détester l’intelligence. C’est le corps qui fait l’intelligence. Le martyriser c’est la martyriser. Il faut dire non à toutes ces façons de penser ; être dans la négation de tous les idéaux ascétiques sortis des arrières mondes. Contre cela, j’ai fait de ma volonté de santé et de ma vie, ma philosophie.

Overbeck – Oui. Il faut comme vous le dites, se faire un corps altier, un corps carré. Pour vous citer : Dionysos face au Crucifié…

Nietzsche – Il faut vaincre Apollon et le crucifié, faire vaincre Dionysos et changer les valeurs ; aller vers une transvaluation. Ne plus aller vers la réaction, la plus pesante : « Tu es coupable ». Une autre pesanteur : « Je suis coupable ». Une autre pesanteur : « Je veux être cadavre avant ma mort ». Encore une autre :

Overbeck – « Dieu est mort ! ». Overbeck regretta d’avoir coupé la parole de Nietzsche et se tût aussitôt.

Nietzsche – Oui, en effet. Nous en avions souvent parlé dans notre maison à Bâle. Dieu est mort. J’ai trouvé son corps en montant sur la montagne. Un silence vient. Nietzsche se tait. Il semble penser à ce dieu. Admiratif et méprisant à la fois. Overbeck écoute ce silence. Il ne veut plus lui couper la parole. Le bâlois savoure le retour de son ami. Il s’en suit le dernier des hommes. La dernière pesanteur : « Je veux mourir ».

Overbeck – Tout cela reste dans les mauvaises valeurs. Les valeurs des philistins de la culture. C’est le nihilisme même. Pour en sortir il faut que cette mort survienne. Que le dernier des hommes meurt ; que le surhomme vienne.

Nietzsche – Tout à fait. Le surhomme, la surhumanité. Le nihilisme détruit.

Overbeck – Terrible destruction… Par où la commencer ?

Nietzsche – Oui, par où ? Qu’en pensez-vous ? Friedrich Nietzsche savait très bien par où son ami voulait commencer. Il préféra donner à Overbeck l’occasion de le dire par lui-même, sans que ce dernier n’eût besoin d’aide.

Overbeck – Je ne sais pas… quand on regarde notre société. La fascination de l’argent, ce nouveau bon dieu. Le travail, le culte de la célérité, tout cela n’est qu’esclavage.

Nietzsche – Aujourd’hui et de tout temps, les hommes se séparent entre les esprits libres et les esclaves. Celui qui n’a pas les deux tiers de la journée pour lui est en esclavage. Mais vous ne répondez pas à ma question, par où commencer la destruction ?

Overbeck – Certains mouvements politiques veulent détruire cet état de notre temps, détruire le nihilisme. La politique serait un bon début.

Nietzsche – Pourquoi pas. Toutefois, chez nous, peu veulent trouver une nouvelle Allemagne, pour continuer en Europe l’histoire grecque, celle d’avant Socrate et Platon ; ce dogmatique qui a donné sa foi au christianisme.

Overbeck – Oui. Ne peut-on pas trouver salut dans au moins un de ces mouvements ? Les anarchistes par exemple ?

Nietzsche – Ils ne sont que ressentiment, finissent toujours par se déclarer les bons et les justes.

Overbeck – Je suppose que le socialisme, porte-parole des lourdes jubilations des masses ne fait pas mieux. Le soupir nihiliste de la révolution française n’est pas une solution non plus.

Nietzsche – Cette révolution et ses idéaux, unique fille de Rousseau, n’a pas su profiter de tous les esprits libres que la France a connu.

Overbeck – Toutes ces révolutions ne veulent jamais que prendre la place de ceux qu’ils veulent faire partir.

Nietzsche – Exactement. Ils sont sourds à « je veux » et esclaves de « tu dois ».

Overbeck – Ils travaillent sur des machines qui maintiennent les erreurs et qui produisent en permanence de la petite santé. Les machines du « tu dois » prescriptif ne sont posées que sur les représentations de leurs utilisateurs. On ne se représente pas toujours ce qui existe.

Nietzsche – Effectivement, leurs représentations… Ils croient encore à quelques conventions surannées, trop paresseux pour renouveler formellement celles-ci. Ils continuent ainsi à vivre comme si elles avaient toujours été renouvelées, et peu à peu, lorsque l’oubli a jeté son voile sur l’origine, ils croient posséder une disposition sacrée et inébranlable, sur quoi chaque génération devait continuer à bâtir. C’est leur grand livre, leur grand traité ; et sans traité, point de droit.

Overbeck – A l’origine, ces prescriptions et ce droit étaient donc acceptés ?

Nietzsche – Les droits, le droit, remonte tout d’abord à un usage, l’usage à une convention ancienne. Les parties à cette convention ont été dans un premier temps, de part et d’autre, satisfaites des conséquences qui résultent de la convention intervenue. Les conventions étaient faites d’égaux à égaux.

Overbeck – S’ils n’étaient plus égaux pourquoi l’ont-ils conservé ?

Nietzsche – Les faibles ont trouvé là de tous les temps, leurs solides remparts ; ils inclinent à éterniser la convention. Ils repoussent tout accroissement ou toute diminution. La paresse qui ne modifie pas la convention est aussi celle de la difficulté d’être équitable, d’avoir un esprit juste, pour bien mesurer les états de puissance réciproques qui animent les hommes.

Overbeck – Assurément. La mesure de nos états de puissance réciproques est une tâche ardue. Comme vous l’écriviez, nos devoirs sont les droits que les autres ont sur nous. Mais ces empiètements changent… C’est du maintien que vient l’impératif.

Nietzsche – Parfaitement. Là où le droit, comme chez nous, n’est plus une tradition, il ne peut être qu’un impératif, qu’une contrainte ; qu’une écaille du dragon appelé « Tu dois ». Son autorité repose sur deux thèses : dieu l’a donnée, les ancêtres l’ont vécu. Le droit, les ordres qu’il assène, sont perçus comme les messagers de la « bonne nouvelle ». Elle ne veut pas connaître la terrible vérité et entrave le soi créateur.

Overbeck – Si le soi créateur est absent, que la grande raison, comme vous le dites, l’accompagne en son absence, c’est la petite raison qui prend le dessus.

Nietzsche – Voici la naissance des ressentiments, des sentiments mauvais. Donner mauvaise conscience à un peuple, c’est le rendre inconscient ; c’est lui faire croire à de « saints » mensonges et de pérenniser l’état en vigueur.

Overbeck – Il faut donc se méfier de ceux qui montrent beaucoup de sentiments pour faire adopter le droit de leur nourrice et leur roi, ceux qui croient défendre leur droit.

Nietzsche – Nous sommes d’accord. Personne ne parle plus passionnément de son droit que celui qui, au fond de l’âme, a un doute sur son droit. En tirant la passion de son côté, il veut étourdir sa raison. Pour permettre aux hommes de devenir les poètes de leur propre existence, il faudrait bien autre chose.

Overbeck – Le surhomme ?

Nietzsche
Oui. Le surhomme ou le surhumain ; cet éclair, cette folie, une conception nouvelle qui élève l’homme ; une perfection. Toutefois, pour que le surhomme vienne il faut l’annoncer.

Overbeck Et voici Zarathoustra !

Nietzsche ¬ Voici mon fils. Prophète de Dionysos. Celui qui annonce. Je n’ai pas fait ce fils seul. Il est toujours accompagné. L’aigle et le serpent le suivent. L’aigle qui a appris que le soleil puissant le veut au ciel. Encore autre chose : la solitude sait qu’il s’écarte de la terre. Encore autre chose : la terre ne quitte jamais sa vue pour qu’il s’en nourrisse ; il ne s’imagine pas d’autres nourritures.

Overbeck – Et en ce qui concerne le serpent ?

Nietzsche – C’est l’animal qui sent la terre. Le sentiment le plus plein. Une plénitude ? Il a appris que son sang ne chauffe pas seul, que c’est le soleil puissant qui l’anime. Une plénitude ? Sa peau se meut sans qu’il ne change d’être. Un sentiment plein qui emprunte son chemin, sinueux des mouvements de son corps. Le serpent se roule, titube et toujours le ventre contre le sol le plus fécond fait retourner sa tête jusqu’à sa queue, comme un éternel recommencement.

Overbeck – Je suis votre pensée. Comment acquérir cette connaissance supérieure pour faire naître ce nouvel état de l’homme ?

Nietzsche – La sangsue de la connaissance révèle encore une vie descendante ; cela nourrit la petite santé. La science des scientifiques d’aujourd’hui n’y parvient pas. Il faut faire comme la vache ; ruminer une herbe de la connaissance pour pouvoir acquérir cette connaissance pour tous et pour personne à la fois.

Overbeck – Et pour ce qui est des prescriptions, du droit ?

Nietzsche – Vous parlez beaucoup de droit aujourd’hui. Ce n’était pas notre habitude.

Overbeck – Montaigne, que vous aimiez tant, disait que moi à cette heure et moi tantôt sont bien deux. Mon corps a changé, mon idiosyncrasie avec lui ; je pense différemment et mes intérêts ont changé.

Nietzsche – Oui. On ne pense jamais que pour se sauver. Pour vous répondre. J’imagine un droit qui marche sur une corde suspendue au-dessus de l’abîme du risque salutaire, qui s’assoit à une table nouvelle. Il n’écoute pas les hommes, pas même le plus laid d’entre eux ; attend tranquillement de porter le cadavre du dernier d’entre eux de l’autre côté du précipice. Ce nouveau droit serait celui qui, alimenté par le soi créateur, adhérerait à la grande raison et à la grande santé.

Overbeck – Ce droit nouveau avec de nouvelles valeurs serait-il celui des valeurs humaines ?

Nietzsche – Seuls les grands hommes pourraient faire accepter cette transvaluation à la plèbe car elle n’aura pas d’apparences aristocratiques. Toutefois, ce sont des prophètes ratés. Ils ne règnent que par la réitération du péché. Ils ne réussiront probablement pas à esthétiser le peuple. Une seule utilité : ils ne sont bons qu’à utiliser la pitié, qu’à susciter un faux oui. La Rochefoucauld met certainement le doigt sur le vrai quand il dit que nous devrions témoigner de la pitié en se gardant d’en avoir. A l’origine elle est méprisée ou redoutée comme perfide, c’est un signe de mépris que d’en manifester. Aucun de ceux-là ne peut procéder à la transvaluation qui dit toujours oui au monde.

Overbeck – Comment alors trouver le chemin qui mène aux nouvelles valeurs ?

Nietzsche – Le chemin n’existe pas. Vous savez que j’ai été le chameau qui porte l’ancien monde, le lion qui le détruit et puis l’enfant qui s’en invente un neuf. Seul le lion, l’esprit libre, peut réussir le rapt de la moraline : des anciennes valeurs. Ensuite, il a fallut que ce lion ravisseur devienne enfant. J’y voulais ma propre volonté et j’avais accepté la volonté de puissance ; une acceptation de la vie vivante. Accepter la douleur et la joie et tout, tout ce qui existe par delà le bien et le mal puisqu’ils sont incontestables. Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Amor fati.

Overbeck – Ce n’est pas une mince affaire.

Nietzsche – C’est l’affaire de tout le monde et de personne à la fois ; de tous ceux qui pourront devenir maître.

Overbeck – N’y a-t-il pas une voie pour le devenir ?

Nietzsche – Je le répète. Le chemin n’existe pas. Rien n’est plus vrai et tout est permis. Les perspectives sont ouvertes. Je pourrais dire très généralement qu’il faut dire oui à la vie ascendante, dire non à la vie descendante et filer droit vers la fabrication d’une œuvre d’art : son existence.

Overbeck – Je comprends mieux.

Nietzsche – Je suis content pour vous. Je pourrais ajouter qu’il faut savoir et accepter que tout reviendra à l’identique dans un retour éternel. Cette vie, votre vie, telle que vous la vivez maintenant et que vous l’avez vécu ; vous devrez la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; il n’y aura pas de nouveautés.

Overbeck – Il faut donc connaitre et accepter l’éternel retour.

Nietzsche – Il faut accepter cette hypothèse. L’hypothèse qu’à jamais revient notre vie, dans le plus grand et le plus petit d’elle-même. Dans la joie, la souffrance, les douleurs et les peines : absolument tout. Si l’on accepte que tout peut revenir alors on aime ce tout. On prononce le Oui Sacré.

Overbeck – Celui qui accepte l’éternel retour est donc un surhomme ?

Nietzsche – Celui qui consent à cela voudra faire périr celui qu’il était. Cet homme changé sera une dernière fois homme et deviendra un surhomme comme le serpent change de peau quand il mue. Il sera le philosophe qui donne l’exemple de ce qu’il avance. Il a prononcé le Oui Sacré.

Overbeck – Oui. Dans cet éternel retour, peut-on imaginer vouloir une roue qui roule en ôtant la boue des fleuves pour ne laisser revenir que l’eau que nous voulons boire ?

Nietzsche – Je n’ai pour l’instant rien fait d’autre que de revenir à moi. Si votre idiosyncrasie vous oblige à comprendre mon retour éternel ainsi, acceptez-le. Nous ne serons alors point des âmes sœurs et je ne vous guiderai pas. Il m’est tout aussi odieux de suivre que de guider. Préférez comprendre le vous-même plutôt que devenir mon singe bouffon. Ayez souci de n’être fidèle qu’à vous-même et vous m’aurez suivi. Tâchez de ruminer l’herbe de la connaissance pour vous rapprocher du véritable. Le plaisir sera le critérium de ce véritable, car une action suscitée par l’instinct de vie prouve sa valeur par le plaisir qui l’accompagne.

Overbeck – Je sens que la conversation prend fin et que mon esprit vous quitte. Adieu mon ami, je vous aimais.

Nietzsche – Et moi, je ne vous quitte pas, dans vos pensées, avec vous, tous les jours jusqu’à la fin des temps.

Entretiens imaginés par Adrien Monat.