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Antonin Artaud et son double - La logique de l’oreille coupée

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

Antonin Artaud (1896 – 1948), considéré comme aliéné, est interné, à Ville-Evrard, puis à Rodez où son 3ème électrochoc met fin – par une vertèbre fracturée – à la 1ère des 6 séries d’électrochocs. Nous sommes en août 1943, au cours de ce moment tragique, il se saisit lui-même dans son effarante cohérence ; essai d’auto-interprétation.
Après les soubresauts, l’électricité qu’il connait si bien depuis la machine électrostatique de ses cinq ans se retire, l’ombre s’impose et, avec un bruit de cendre, c’est l’antre de la nuit.
Mais un corps de plus, une silhouette laiteuse et ébouriffée le fixe maintenant d’un œil mental.

Antonin : Lo gemer, ner erelebila, re le bi la, te li ber.

Le spectre a un visage de cire lisse et des yeux tirant sur l’or brûlé, sa chaire trop blanche est bleue de veines, avec de-ci de-là, dans les replis et dans les ombres, de bizarres lividités. Monsieur guillotiné subsiste…

Antonin : La magie existe…

Artaud et son double - FV

Le double : …et tu n’es pas au Mexique.

Antonin : Non. Je suis à la recherche de mon être intellectuel.

Le double : Où ? Où donc ?

Antonin : Dans des espaces qui n’existaient pas et ne semblaient pas devoir trouver place dans l’espace. Merde au Mexique et ses coïts mesquins, il a fallut attenter aux choses pour créer en soi un espace à la vie.

Le double : Dans un espace idéal, absolu ?

Antonin : Mais qui aurait une forme introductible dans la réalité : moi pantelant, à la porte même de la vie… Pourquoi l’envers qui est l’unique endroit est-il jalousé par le revers alors qu’il est l’inaliénable surface dont le plein est le seul état ?
C’est pourtant là, au centre du cercle illusoire et comme au point vivant d’une toile à la minute où l’araignée s’y tient, que se trouve la chambre au filtre semblable à un triangle renversé.

Le double : Tout cela nous laisse en suspens. Ils ne te croiront jamais… Paul, que dira t-il ?

Antonin : C’est en moi que Uccello se pense, mais quand il se pense il n’est véritablement plus en lui. Sans moi il n’y aurait pas de monde. Ceci n’est pas une image, aussi délirante que puisse paraître cette affirmation. Mon monde de poète est un monde vrai et qui sous peu vivra et fera éclater l’autre, celui que tout le monde voit.

Le double : Qu’ai-je à faire de toutes ses portes de l’être et de ces symboles de personnalités où entrer ?

Antonin : Tu n’y es pas, quitte les cavernes de l’être. Viens sur un autre plan qu’eux, là où ils n’auraient jamais consenti à aller. Le cri même de la vie appelle.
La culture n’a jamais coïncidé avec la vie, elle est faîte pour la régenter, mais l’intensité de la vie est intacte. Il suffirait de mieux la diriger. Ils ont peur au fond d’une vie qui se développerait tout entière sous le signe de la vraie magie. Ce fantastique est de qualité noble, son désordre n’est qu’apparent, il obéit en réalité à un ordre qui s’élabore dans un mystère, et sur un plan où la conscience normale n’atteint pas.

Le double : Mais d’où sorti alors l’esprit ?

Antonin : De l’épluchage de ma terre par toutes les larves. Or ce n’est pas le véritable côté. Le concret de l’authentique côté c’est cet espace d’air intellectuel, ce jeu psychique, ce silence pétri de pensée qui existe entre les membres d’une phrase écrite, ici, est tracé dans l’air scénique, entre les membres, l’air et les perspectives d’un certains nombre de cris, de couleurs et de mouvements.

Le double : On se sent comme retourné et reversé de l’autre côté des choses ici, et on ne comprend plus le monde que l’on vient de quitter.

Antonin : Alors tu réapprendras à danser à l’envers, comme dans le délire des bals musette, et cet envers sera ton véritable endroit. Je sais où je suis, je suis, à ce point de l’état de mon corps, à ce degré de mon alcool de corps obtenu après combien d’incalculables efforts sur l’espace de mon propre temps :
Moi !

Le Double se tait, et depuis la tristesse hideuse du vide, du trou où il n’y a rien, une voix souffle :
– « Que fais-tu là Antonin Artaud ? Tu nous gênes, et à la fin sors de ton corps, c’est à nous de tenir ta place, voilà trop longtemps que tu la tiens. »

Le double : C’est toi le double pas moi.

Antonin : Qu’on m’enlève tout de suite de là !

Le double : Tu es un imbécile.

Antonin : Il faut que l’on comprenne que toute l’intelligence n’est qu’une vaste éventualité. Que l’on peut la perdre non pas comme l’aliéné qui est mort, mais comme un vivant qui sent sur lui l’attraction et le souffle. Il ne faut pas trop se hâter de juger les hommes, il faut leur faire confiance jusqu’à l’absurde, jusqu’à la lie.

Le double : Et alors ?

Antonin : Alors ? Les dieux dorment dans les musées. Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité. Il suffit d’avoir le génie de savoir l’interpréter.

Le double : Mais monsieur Antonin Artaud vous êtes fou ?

Antonin : Je refuse d’enserrer ma conscience dans les préceptes d’une organisation verbale quelconque. La grille est un moment terrible pour la sensibilité, la matière. Les choses ne seront pas telles que tu as voulu les penser mais telles qu’elles se sont aimées elles mêmes.

Le double : On dirait qu’il ne s’agit plus dans la vie que de savoirs si nous baiserons bien, si nous ferons la guerre ou si nous serons assez lâches pour faire la paix.

Antonin : Il y aura toujours des truqueurs à coté des initiés, ils décrètent le délire de la conscience qui travaille, tandis que, d’autre part, ils l’étranglent avec leur ignoble sexualité. Mais le monde est uniquement fait d’éléments en pleine guerre sitôt détruits que recomposés, car la pensée est un luxe de paix.
Ceux qui n’ont plus rien à dire mais qui sont là, leur zizanie qui s’élève de tous côtés ne laisse pas mon corps intact, j’en suis atteint comme d’une varicocèle, d’une blennorragie, et je n’aime pas du tout ça.

Le double : Il ne faut plus te laisser pénétrer et vider par la conscience de tout le monde, de telle sorte que tu ne sois plus dans ton corps que le serf des idées et des réactions des autres.

Antonin : J’ai appris qu’au fond des choses est la douleur. Sans cette aspérité je me croirais fou et de moi on serait tenté de dire que c’est un aliéné. Mon squelette n’est pas d’or mais de peau, comme un derme qui marcherait. Et l’on marche de l’équinoxe au solstice, bouclant soi-même son humanité.

Le double : C’est une chose que je ne savais pas.

Antonin : Mais à force de souffrir, tu as fini par avoir conscience que la conscience universelle est un crime perpétré par la masse imbécillisante des êtres contre quelques individus. Guérir une maladie est un crime.

Le double : Et qu’est-ce au juste que la conscience ?

Antonin : C’est le néant. Un néant dont nous nous servons pour indiquer quand nous ne savons pas quelque chose de quel coté nous ne le savons et nous disons alors conscience, mais il y a mille autres cotés. Il y a des consciences qui, à de certains jours, se tueraient pour une simple contradiction, il suffit pour cela d’être en bonne santé et d’avoir la raison de son côté. Quant à l’oreille coupée, c’est de la logique directe.

Le double : Pourquoi arrêtons-nous les mots à leurs petites odeurs de truffes sans descendre dans leurs charniers ?

Antonin : Le langage est un courant souterrain d’impression. Tous les termes que je choisi pour penser sont pour moi des véritables termes au sens propre du mot, de véritable terminaisons.

Le double : Alors nos termes nous paralysent vraiment… si ce n’était la trépidation épileptoïde du Verbe…

Antonin : Non… un être est une inertie, mais les syllabes sont des corps animés, des hyéroglyphes animés, et il n’en est pas un qui jusqu’à la forme, déplaçant l’axe de la taille humaine nous frappent avec assez de violence pour rendre inutile toute traduction dans le langage logique et discursif.
Le langage concret destiné aux sens, doit satisfaire d’abord les sens. Il n’est vraiment théâtral que dans la mesure où les pensées qu’il exprime échappent au langage articulé. Ceux pour qui certains mots ont un sens sont des cochons.

Le double : Et l’esprit public, à quoi sert t-il ? Et d’où viennent les bêtes dans ce cas ?

Antonin : L’oreille est cette caverne d’anus ou tout bourgeois repu escamote la poésie. Si elle n’est pas sentie par le lecteur c’est que celui-ci n’est que le goujat retensif d’une pute, et la matière incarné d’un porc.

Le double : Vous énoncez là, monsieur Artaud des choses bien bizarres.

Antonin : Pour moi les idées claires sont partout des idées mortes et terminées. Une chose nommée est une chose morte et elle est morte parce qu’elle est séparé. Il faut briser le langage pour toucher la vie. Ne pas forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain, et pour cela s’il le faut devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend.

Le double : berertig la zo, la bera, la erkera, belima

Des flammes sortirent de l’oreille gauche du double et passant par derrière lui, semblèrent pousser toutes les choses à droite, du coté où était le foie d’Antonin Artaud, mais au delà de lui – Il ne vit pas plus et tout s’évanouit, ou ce fut lui qui s’évanouit.

Entretien imaginé par Louis Vitalis [1]