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Entracte - La route de la mauvaise foi

Le texte des enfants de Saturne se constitue telle une matière en mouvement autour de l’idée d’usure – intuition que les auteurs cherchent dans le même temps à définir. La fibrillation de la forme – poésie ? philosophie ? – ouvre une cave à outils en vue d’un usage qui voudrait rester indéterminé.

Si l’on regarde le voyage avec les lunettes de l’usure, c’est du temps et de l’espace qui se frottent à l’envi. C’est un dialogue entre là et là-bas, qui change l’ici et le maintenant dans l’ombre de l’autre : ça chatouille. Certains s’y font, d’autres n’ont de cesse que de s’en défaire. Mais voyager n’est-ce pas justement le passage entre ces deux postures ? En voici le monologue de sourd :

— Je ne veux pas changer, je suis bien comme je suis, dans ma baignoire avec mon vieux jus, mon savon de Marseille, mon eau de Cologne, mon saumâtre-là, aïe ! De guerre rien… seulement à rencontrer ce que ma main connait, à me toucher là où je sais que ça m’gratte...

— Pourquoi aller voir ailleurs alors ? Tu ne vas quand même pas te mettre à voyager ?! Ça ne te ressemble pas, tout ce bronzage, ces habitudes de petit déjeuner à l’hôtel… enfin ?!

— Je ne peux pas m’empêcher c’est cet êêêêêtre ! Là ! Ça me démange, là, là… et là aussi...

— Mais, là-bas ! Hein ? Et si tu y vois l’Autre ??

— Je lui dis vois et l’âge, je lui colle mon La 440 dans le creux de l’oreille, ceci étant, il y a du hit dans l’air et je pense à autre chose.

— Le revoilà l’autre ! T’y échapperas pas. Avoue que tu t’ennuies, que c’est seulement quand il est tout contre toi que tu te sens exister.

— « Quel est l’enfant d’Hegel qui a écrit toute cette saloperie ? » [1]

— L’attente, toujours elle. C’est penser à lui sur le chemin. J’évite. Je ne fais que me regarder ; mes porteurs en chemin tiennent un miroir avec lequel je contemple le mouvement du paysage sur mon anatomie. Ballottante, tremblotante, bredouillante d’indécision. Berk ! Ce chemin des ânes. Un peu de salive qui goutte à chaque virage, les lacets qui font briller ma sueur d’un côté, puis de l’autre. Je souris à la montagne et ma bouche nauséeuse reste ouverte par manque d’oxygène.

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cruci-fiction n°5 - Le jaillissement de la croix

— Tu joues aux dés avec le roulis imbécile. Où crois-tu que ça te mènera ? … forcément quelque part.

— La mise est-elle si élevée, que je doive y trouver un remède ? Aucun des deux ne me convient. Mais je le sens maintenant que tu insistes, que tu joues à grand renfort d’images et d’odeurs à m’hypotyposer. Je ne suis pas dupe petit. Mais d’accord, elle tente d’« introduire de gré ou de force dans la coalition de nouveaux partenaires, externes cette fois » [2], tant pis pour eux ! J’ai ce qu’il me faut question partenaire, ma baignoire à porteur est la meilleure invention que je connaisse. Seul au milieu de la foule : avec moi-même.

— Tu ne vas pas recommencer ? C’est plus fort que toi. Dénie que tu rougis, que c’est seulement quand il est tout contre toi que tu te sens excité !

— Facile à dire, mais je te sens déjà te déballonner. Les yeux plantés dans son rimmel, t’auras l’air fin à te dégonfler, à te vider comme un water bed dans une maison close de porcs-épiques. « Le client c’est l’autre » [3] ?!? Si c’est ce que tu crois, tu risques d’être déçu.

— Pour changer… Si seulement la satisfaction pouvait me sortir de ce quotidien vicié où chaque jour trompe son homme. Il ne me reste que mon « exercice de déportation, de décentration. […] Le client est une exigence d’ailleurs » [4], il me rend inlassable.

— Mais tu voudrais voyager alors ? On se croirait au théâtre maintenant, je m’suis fait avoir peut-être ? Dites-moi que je rêve.

— Ce n’est pas pour si peu que tu vas t’en faire un monde. Déride-toi ! Tu vois cette caisse à outils là-bas ? Vas-y, prends là, sers-t’en, mais t’as pas fini de clore la représentation. À chaque fois que tu fais tomber le rideau pour prier gentiment le public de rentrer chez lui, tu te retrouves avec une bande d’acteurs en face de toi, et de piètre talent qui plus est... Mais de quel côté de la scène se trouve-t-on ?

— Ça y est, tu t’es perdu. C’était inévitable. Oublie un peu que tu doutes de tout, que c’est seulement quand tout est contre toi que tu te sens excentré.

— Je vais voir « comment sont les hommes qui se sont trompés » [5]. C’est en marchant tout droit qu’on se dégage de l’emprise de la civilisation. Aller quelque part ? C’est vraiment se payer une pataugeoire à semoule de luxe. Le surplace garanti. Alors « perdu » : très peu pour moi. On arrive bientôt, je crois que tu peux te rassurer, ta patience sera payée. Seulement, c’est ce que je ne peux pas prévoir. Toi peut-être, avec ton flair animal, tu saurais sentir la viande avant qu’elle ne se gâte.

— Quand est-ce qu’on arrive ? Je n’en sais rien ? Il parait qu’il n’y a pas de sommet à cette montagne. Franchir la cordelière risque de prendre du temps. Alors « à quoi bon ? Voici : le haut connait le bas, le bas ne connait pas le haut. » [6] Si monter c’est descendre, tu vois l’tableau : c’est un miroir. Et à bien y regarder, j’en ai rapporté plus que mon reflet. Des trésors, des savoirs perdus, des mythes ciselés comme des bijoux, depuis l’Irlande jusqu’aux Dardanelles.

— Mensonge ! Le verbe ne t’aidera pas. Prouve que tu y es allé, que c’est seulement quand tu étais là-bas, quand tout était contre toi, que tu t’es senti exilé.

— … etc.

Navonien
L’Ange des Attides
Haracton Orator
Athila
L’A-nommé Éminent

Post-scriptum Quatre éléments de définition pour une métaparanoïa

i. Un paranoïaque devenant conscient de sa propre paranoïa ne peut devenir que métaparnoïaque ;
On pourrait croire qu’une telle prise de conscience signerait plutôt une délivrance de son état. Mais comment en serait-il autrement pour lui, persuadé, car se persuadant, des buts cachés du monde qui l’entoure ? Buts à jamais indémontrables, et dont précisément la résistance à la démonstration ressemble à s’y méprendre à une preuve de la volonté du réel de garder ses secrets. Son « réel » est d’ailleurs bien plus cohérent que le vôtre et il refusera à tous coups d’accepter les arguments qu’on lui présente. À moins que, justement, la découverte de sa propre paranoïa vienne logiquement conforter ses appréhensions et s’ajouter au rang de ses inquiétudes. Encore une preuve qu’on s’intéresse à lui ! Ses doutes sont confirmés : il est paranoïaque. C’est le passage à la métaparanoïa.

ii. Le métaparnoïaque entre dans un état de scepticisme inversé ;
Désormais chaque événement, chaque interprétation sont à soupeser sous le signe de sa paranoïa. Est-ce lui ? Est-ce elle ? Comment savoir ? Toute chose est peut-être issue du fruit prolixe de sa paranoïa. C’est un scepticisme inversé qui commence. Le doute ne consiste plus à interroger « le réel n’est peut-être pas ce qu’il semble être », mais devient « le réel est peut-être effectivement ce que j’ai inventé qu’il était »... Contrairement aux certitudes qui l’accompagnaient dans son état de paranoïa précédent, l’hésitation est maintenant totale. Soyons clairs, son monde n’est plus inébranlable, il est inébranlablement douteux. Au moins, il est sûr de ces doutes !

iii. Le métaparnoïaque se sent contraint de faire comme si de rien n’était ;
Alors tout le jeu de son existence devient celui de ne pas laisser transparaître qu’il sait qu’il ne sait plus ; si le phénomène est vraiment contre lui, autant lui laisser une chance, il n’est peut-être contre lui que parce que le sachant paranoïaque. Devenu conscient, il lui est loisible de déjouer le réel. Ne sachant qui de sa paranoïa ou du réel est derrière tout cela, le plus sûr est peut-être de laisser venir. Car se jetant tout à la gorge d’un phénomène qui s’avèrerait ne pas être ce que lui indiquait sa paranoïa, il se dévoilerait tout à coup. Le metaparonïaque finit alors par donner le change au « réel », pour avoir l’air de rien… au cas où.

iv. La metaparnoïa conduit à une perte du sens de l’altérité.
Tout est délire, tout est interprétation. Cela n’a pas changé. Mais dans sa paranoïa, le « réel » était contre lui, il avait ses intentions propres, bien qu’inquiétantes. Or, le metaparonïaque, par sa prise de conscience, vient de se réapproprier les intentions du réel. Le réel n’est plus autre, il est sien. C’est à lui que revient d’abord la décision de savoir si ce qui lui arrive est une construction de son esprit paranoïaque. Il manipule tout même sa propre manipulation… Comment les autres pourraient-ils être autres alors, si c’est lui qui invente leurs intentions ?